« Vois-tu, si un poisson venait me trouver, moi, et me disait qu’il va partir en voyage, je lui demanderais : « Avec quel brochet ? »
N’est-ce pas : « projet », et non : « brochet » que vous voulez dire ? »
CARROLL : « Les aventures d’Alice au Pays des Merveilles » ch.10, p.152.

De l'usage du rouge-gorge. Intermède 17

Intermède 17

 

            Les disputes sur l’existence de l’âme sont éternelles. Multiples sont leurs abus rhétoriques et leurs avatars: métempsycose, réincarnation, corrélatif objectif, extraversion d’une introversion (et réciproquement…), site  et interface… Elles s’adaptent, font flèche de tout bois, et nulle invention ne  les invalide.

Moins connues, les superstitions personnelles, à ce sujet, abondent, tout aussi esthétiques.

            On sait la force symbolique de l’oiseau : Esprit, espoir de paix, pénis sur la main des princesses.

            Le rouge-gorge revient chaque hiver et siffle pour attirer mon attention. Son appétit, toujours, le pousse, et sa petitesse furtive volète alentour à l’affût de graines et de miettes.  Il devine ma présence dans la profondeur qu’ouvrent les baies vitrées et interprète chacun de mes regards comme la reconduction d’un accord tacite.

Malgré les variations de son comportement  (cette année il semble plus distant, plus sauvage : Il sautille et penche la tête de côté avant de fuir si je m’approche, pour mieux réapparaître et pour mieux repartir

- Ah, le temps passe, hélas !),

 tout confirme l’hypothèse d’un revenant unique.

            Je veux bien croire que c’est une âme, une âme à la fois prisonnière et libérée… Elle ne peut dire son nom, dévoiler son appartenance initiale : c’est, incontournable, la règle du jeu céleste.

 Au-delà des saisons et de la faim, de la familiarité croissante avec les villes et la maison, en un mot, de l’instinct, dans cette agitation légère, dans la réitération de ces parcours fantasques qui excèdent l’urgence vitale, dans ce combat subtil entre l’involontaire et les signes d’un message diffus, se forme une aporie commune à toute théorie de l’immortalité de l’âme.

            Cet oiseau menu témoigne de quelque chose qui le dépasse et qu’il ne peut maîtriser. L’invraisemblable rougeur de sa gorge irradie.

Je veux bien croire aussi que c’est ton âme qui, éparse dans l’univers, se saisit, pour un temps, de cette légèreté aérienne pour me dire que ce n’est rien.
 
 

 

           

             

 

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