« Vois-tu, si un poisson venait me trouver, moi, et me disait qu’il va partir en voyage, je lui demanderais : « Avec quel brochet ? »
N’est-ce pas : « projet », et non : « brochet » que vous voulez dire ? »
CARROLL : « Les aventures d’Alice au Pays des Merveilles » ch.10, p.152.

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"Il manque un morceau vert au-dessus du rêveur..." épisode 26

Epilogue 4


Le lecteur sait maintenant ce que sera la dernière page de ce livre inachevé: la description d'une photographie: la barque noyée des étangs des landes, les branches entrecroisées qui interdisent l'accès et la jeune femme rousse, au fond, de dos, sur le mince promontoire qui s'avance parmi les eaux débordées.
Pourquoi, en présentant cette image, avoir d'abord choisi cette forme, ce style de notations très synthétique, au risque de n’apporter aucun élément décisif supplémentaire dans la reprise finale qui va suivre ?
Pour deux raisons, au moins.
La première, qui se découvre en l’écrivant, c'est pour ne pas laisser se perdre cet élan de l'écriture, de la frappe emportée des mots sur l'écran et pour, par la vitesse elliptique, faire reculer la peur de ne pas trouver ces mots.
La deuxième, d'un ordre plus général et mieux réglé (du moins le souhaite-t-on) c’est que la notation, justement, encourage le développement à partir du déjà dit, favorise la répétition, mais une répétition qui n’est que superficiellement la redite et constitue, en fait, une incessante modification dont la qualité (et non pas seulement la quantité) ruine l'exactitude du modèle initial. Ainsi, par la reprise de la notation initiale, le doublon autorise le déport, et une crue telle que le fleuve en devient méconnaissable, comme le mélange incessant de ses eaux en change la nature et le prive d'ailleurs de toute nature stable, en le noyant sans cesse, seul surnageant le mot fleuve, par exemple, pour parler d'un cours de quelque conséquence…
Autre chose, concernant le déclenchement de tout ceci : comment se fait-il, et c’est le cas ici, que la lecture d'un livre, d’un livre parmi d’autres et qui restera dans l’anonymat car peu importe, suscite, au bout de quelques pages à peine, une irrépressible envie d'écrire et d'écrire des pages qui n'auront absolument rien à voir avec celles qui viennent d’être lues ? Et quelle est cette force d'incitation impérieuse, comme si l'écrit appelait l'écrit en se servant accessoirement mais fermement de la volonté individuelle de celui qui bat le clavier pour se frayer un chemin tortueux certes mais dessiné et déjà creusé par un pas ferme et rapide ?
La qualité que le texte incitateur développe reste très difficile à définir et ce n'est peut-être pas souhaitable ni nécessaire de le faire pour que soit préservé, une fois encore, cet effet d'allant cadencé et de rapidité parfois hasardeuse. Il n'en reste pas moins que cette qualité existe et que l'étrangeté signalée de la différence entre ce qui est lu et ce qui est dans la foulée écrit - leur parenté ne se fondant que sur le développement nuancé, les reprises et les repentirs, les conjectures et les retournements, mais nullement sur des circonstances, des détails ni sur les aléas d'une histoire, et encore moins, évidemment, sur la rigidité artificieuse d’un destin- est un beau mystère.
Ainsi, au bout de quelques lignes à peine, l'improvisation s'impose, seule à même de satisfaire cette exigence de rapidité, cette urgence: cette fois c'est la marche qui trace rétrospectivement le chemin là où, quelques instants auparavant rien n'existait que cette envie dont l'ardeur pousse en avant. Alors tout est digressif, c'est-à-dire que la digression s'annule elle-même comme elle annule, du même coup, le développement principal. Et si les quelques notations initiales, participent de cette précipitation c'est d’abord parce qu'elles étaient déjà sous l'influence de la lecture hétérogène de l'autre livre, qui les a facilitées; c'est aussi, et autrement, parce que se précipitent (chimie), dans ce qui s'achève, les éléments en suspension de ce qui pourrait être un retour en arrière ou un nouveau début.
Voici : c'est l'hiver mais la lumière est assez vive pour que tout soit net et que les surfaces de l'eau renvoient des étendues presque aussi argentées que celles des miroirs vides; on ne remarque pas d'abord que le premier plan est occupé d'enchevêtrements de branches fines appartenant à quelque variété de saules riverains ou, plus loin du bord, de coudriers; le centre de la photographie est pourtant barré par deux légers troncs entrecroisés qui la frappent d'interdit et c'est par les triangles ainsi formés qu'est découpée la barque remplie d’eau (le fond s’est-il fissuré ou défait? A-t-elle été submergée renversée et rétablie par un ressac? Flotte-t-elle malgré tout ou repose-t-elle sur le gravier qui l'immobilise? Est-ce le résultat des pluies torrentielles de la veille ou est-elle depuis longtemps à l'abandon ?) qui renvoie l'infini du ciel argenté dans cette disproportion troublante qui fait que quelques millimètres d'eau étale réfléchissent ce qui excède toute mesure.
Le promontoire étroit et bref se trouve à gauche et c'est sur cette langue de terre que la jeune femme s'est engagée; elle tourne le dos, freinée dans son élan par cette fin de terre et, tête droite, regardant vers le large; ses cheveux crêpelés aux reflets roux artificiels retombent sur ses épaules couvertes d'un lainage d'un rose vieilli. Attirant les pêcheurs, ces abords et leurs environs doivent être aussi de bons terrains de chasse, aux passages des migrateurs. Mais la saison exclut à la fois la partie de chasse et la partie de campagne et l'on ne peut rien faire d'autre que marcher un peu dans ces sous-bois et ces plages quitte à se trouver bloqué par une fin de sentier dont le prolongement s'enfonce sous les eaux et qui devait conduire à quelque embarcadère démoli ou à quelque étendue de sable immergée. Avec le recul du temps qui a fait se racornir les bords de la photographie, l'image prend inévitablement une valeur prémonitoire: ces espaces transparents mais barrés, cette brutale interruption du parcours après une marche lente vers la fin du promenoir… Le regard vigilant embrassait l'espace et semblait annoncer:

« La vie est à nous. »

(Ce qui n'était, après tout et malgré la beauté du titre, qu'un film de commande) Virtuels
FIN

"Il manque un morceau vert au-dessus du rêveur..." épisode 25

Epilogue 3



Au premier rang de la manifestation, ceux qui portent la grande banderole de tête arrivent maintenant au milieu du pont et commencent la descente vers le faubourg de la rive gauche où les attend un autre groupe. Suivre la pente vide en sentant derrière soi des milliers de personnes, apercevoir déjà les regards qui anticipent la jonction, sentir se lever la brise du fleuve en contrebas dont la pression s'exerce sur le tissu qui se colle aux corps, prendre une sorte d'élan qui vient buter sur la fermeture imprévue de la rue par un cordon rapidement mis en place avec ses voitures et ses haut-parleurs par des membres de la deuxième partie du défilé qui était censée laisser passer, faire une haie d'honneur et suivre, continuer à avancer en traversant les rangs déjà serrés porté par un sentiment d'injustice face à la parole non tenue, se retrouver en tête face à la chaussée déserte jusqu'au grand carrefour où l'on doit tourner à droite vers l'autre pont et où attend le troisième élément du cortège, décider de le doubler pour compenser la manœuvre précédente et monter vers la traversée du fleuve en sens inverse pour revenir vers les boulevards menant au centre de la ville…
Sur la place au soleil, devant la préfecture, face aux CRS massés au-delà des barrières, les manifestants sont rassemblés depuis plus d'une heure: selon la consigne, les livres du ministre passent de main en main jusqu'au premier rang et, ne pouvant être déposés, sont lancés mollement d'abord, en direction de la porte: lobs par-dessus les flics impassibles, puis trajectoires plus droites et déterminées au ras des têtes, puis vols secs d'oiseaux farouches, aux multiples points de départ et d'impact: un bord de casque, de visière, une épaule: la foule se prend au jeu et les slogans, les cris, les sifflets, les chants sont maintenant rythmés par les lignes imprévisibles des livres jetés qui se croisent dans l'air: attaques d'oiseaux qui s'abattent et ne bougent plus, défaits, aplatis, maculés.
Debout face aux gradins de l'amphithéâtre bondé, il faut parler sans micro et s'assurer que la voix porte suffisamment sans avoir à forcer, tension que l'auditoire ne supporterait pas longtemps et qui entraînerait très vite l'enrouement et la toux; quelques points doivent être abordés, pas plus, pour préciser et relancer la discussion interrompue depuis deux ou trois jours, du moins dans ce cadre organisé; va-et-vient vertical de la tête, des quelques notes sur la feuille blanche aux grévistes indistinctement massés avec, malgré tout, sporadiquement, un visage, un regard, un geste, perçus séparément, une seconde à peine, qui renvoient l'écoute, l'indifférence, l'énervement ou l'impatience, le désaccord ou la surprise, contacts qui existent à peine, très vite perdus, puis retrouvés très vite et ainsi de suite; on analysera plus tard, si leur trace subsiste, la disproportion entre ces indices ténus et leur interprétation effervescente.
Ce n'est pas la même assemblée ni le même amphithéâtre mais le dispositif est identique: les orateurs momentanés en bas assis directement sur le bord de l'estrade cette fois, les gradins remplis, les gens assis sur les marches ou debout contre les murs… La séance commence par l'appel des professions présentes et à chaque nouvelle annonce l'enthousiasme monte en applaudissements et en cris, c'est le rythme soutenu de la joie d'avoir réussi le plus difficile: rassembler selon les connexions et suivant les prolongements du réseau, une trentaine de branches professionnelles en grève ou s'apprêtant à rejoindre la grève avec cet effet d'entraînement dont rien n'arrête la force dans ce jeu d'échos des voix qui s'élèvent spontanément et au hasard de tel ou tel endroit de la salle et les têtes se tournent, les regards cherchent l'origine de la voix, certains participants se lèvent même au milieu de ce renvoi incessant de noms égrenés, d'applaudissements et de cris avant que la réflexion ne commence.
De petits groupes quittent le plus discrètement possible le jardin public qui était le lieu de rendez-vous du rassemblement et se rendent à la mairie. Les femmes doivent monter à l'étage et occuper la salle des Illustres tandis que les hommes doivent rester en bas et faire signer la pétition, empêcher la fermeture des portes monumentales, mais certains n'ont pu résister et ont rejoint les occupantes qui maintenant déploient sur la façade principale une gigantesque banderole qui restera là une partie de l'après-midi. Après le rappel des slogans, elles commencent à chanter puis à danser au son des voix et de l'accordéon qu'active l'une d'elles. Les vieux planchers de bois vibrent et résonnent sous leurs pas, leur ronde les fait apparaître tout à tour à l'un des balcons et chacune salue, pirouette, applaudit les spectateurs qui répondent aux chants par des chants, aux gestes par des gestes. Puis c'est le rassemblement au pied du grand escalier: les femmes descendent en chantant et les hommes se rassemblent au bas du grand arc de la rampe, de la grande courbe des marches. Un bal s'improvise, des valses dont le tournoiement emporté redouble et anime l'amorce de vis de l'escalier. Autour des valseurs une chaîne se forme, bras levés comme pour la sardane, et oscille en cadence, herbes mouvantes autour d'un tourbillon, sous le grand lustre éteint, et l'émotion culmine.

"Il manque un morceau vert au-dessus du rêveur..." épisode 24

Epilogue 2



Décidément on n'échappe guère à la double référence…
Renoir lui-même, à vrai dire, a parfois mêlé, comme dans un jeu (rébus, cryptogramme, amour et hasard) deux sources, explicitant l'une, laissant l'autre dans un creux d'ombre, un double fond. Il montre

"(Le Mariage de) Figaro",

il cache

"(Les Caprices de) Marianne".

Donnant la règle, il en complique l'exercice; fixant la loi, il en affine les applications.
L'astre brillant et l'astre éteint forment un double foyer, centre dédoublé d'un cercle dont la circonférence s'étire en ellipse. Que dire de plus?

« Re-noir »:

un obscur retour qui est tout un programme; car c'est bien de cela qu'il est question: le retour du noir… mais aussi

« Re-né… »

etc.

« Nom-Du-Père »

a les yeux bleus; hasards du voisinage: à quelques pas de là vit R. aux yeux bleus dont la maison se prolonge par un petit jardin lui-même continué par une de ces constructions modestes de fond de cour pompeusement appelées

"chartreuses"

alors qu'elles n'ont pas l'envergure de ces vraies dépendances des maisons bourgeoises, loisir, luxe, caprice ou retrait, que l'on trouve dans d'autres quartiers de la ville; quelques palmiers croissent dans l'espace restreint entre les deux bâtis, semés par le vent à partir de graines errantes envolées des grappes sèches d'un arbre proche plus ancien. L'éclairage électrique combiné au clair de lune donne aux palmes qui vibrent quelque chose de spectral comme si l'arbuste tout entier (par graine interposée) était la translation réduite de l'autre, invisible pour les observateurs silencieux près de la baie entr'ouverte, de celui qui en est la plus proche origine dans la chaîne infinie des reproductions, etc.
… depuis longtemps sur le bureau:

"chercher le nom de la gondole corbillard"…

Tentatives infructueuses auprès de gens qualifiés; peut-être ce nom n'existe-t-il pas… Moyen de transport innommé de l’innommabLE… Maintenir la question, la recherche… Clichés: barques d'apparat, barques de fêtes, CARROSSEs flottants, couleurs et D'ORures, comédiens et mArioNNettes, mAsques, doublés dans l'oMbre pAr la barque fantôme se perdant dans les brouillards de la laGuNe, Au Nord, vers l'Ile des morts… etc. Virtuels

Echo en renfort pour les "etc" : Leopardi:

« … il fanciullesco del luogo di Virg. su Circe non consiste nel modo dello stile nei costumi ec. come per l'ordinar in omero ec. ma nella idea nell'immagine ec. come pur quello degli altri luoghi che ho notati allora (nel pericolo di perder la vista)… »

(« Le côté enfantin du lieu de Virg. sur Circé ne consiste pas dans la façon du style des costumes etc. comme pour la classification dans Homère etc., mais dans l’idée dans l’image etc. comme pour celui des autres lieux que j’ai notés alors (au risque de perdre la vue)… »)

autorise ces accélérations.

"Il manque un morceau vert au-dessus du rêveur..." épisode 23

EPILOGUES








Epilogue 1

La façon choisie est étrange pour un vêtement de garçon: des manches ballons : une bande de tissu est froncée en haut et en bas, ourlée, fermée et montée sur l'emmanchure du corps de la chemisette. L'ensemble a été taillé dans les chutes du satin blanc à pois brillants qui a servi pour la robe de la mariée. A la sortie du bref tunnel dans le virage bordé d'un parapet bas qui surplombe le Tarn, l'enfant s'aperçoit qu'il neige, neige tardive en ce début de mois d'avril. Il porte un bonnet, a mal à l'oreille droite, le bonnet l'isole, les sons atténués se répercutent comme sur la peau tendue d'un tambour (il est dans le tambour), il sent une gêne, une taie virtuelle obstruant le conduit auditif, une membrane amorphe qui matifie les voix. L'otite devient douloureuse alors que la voiture noire tourne et monte sous la neige inattendue de ce printemps froid. La mariée pleure, le bas de sa robe a traîné dans la boue, la neige fondue. Il faut être triste et c'est dommage, c'est toujours pareil des conflits incompréhensibles inopinés on ne sait plus pourquoi. Les meubles de la chambre sont livrés, en bois verni marron foncé, une armoire à glace qui brille avec des poignées obliques de part et d'autres volutes de métal doré bois de lit galbé, chaises assorties dont l'assise rembourrée est couverte d'une peluche pourpre bon marché. Le vieux se baisse pour regarder si c'est du placage ou du bois brut, cela lui sera longtemps reproché, cette grossièreté, cette rudesse :

"Tu l'as vu?"

l'enfant a mal à l'oreille et il fait froid. Les fleurs blanches figées dans un nuage d'asparagus sont piquées dans la mousse humide d'une corbeille de vannerie argentée, une anse disproportionnée s'arrondit au-dessus plus décorative qu'utile. De temps en temps la porte à deux battants qui mène à la cave taillée à même le rocher s'ouvre.
La chemise et le bonnet sont faits du même tissu: le satin blanc à pois brillants de la robe de la mariée

("… dans le tissu de la robe de mariée…").

L'enfant tourne la tête et voit la neige tomber flocons rares neige de printemps une main essuie la buée sur la vitre de la portière l'enfant peut voir tomber la neige oublier un moment la douleur dans l'oreille et le bonnet qui gêne; c'est en noir et blanc. Une fois encore les sensations: le froid, la blancheur éparse et mobile (chute), la voiture qui vire, l'éblouissement à la sortie du tunnel, la voix peut-être

("tiens, il neige!").

Le climat est sombre et les pleurs de la mariée dans sa robe de satin blanc sont incompréhensibles; les traces de boue marron au bas de sa robe ne suffisent pas à les expliquer; elle a les yeux rougis par les larmes, semble inconsolable; c'est souvent le cas puis ça passe; on ne sait pas pourquoi. L'armoire aux portes galbées, typique des meubles bon marché de ces années-là vient d'être livrée; le passage qui mène au premier étage est étroit et la pièce du bas- elle sert de débit de boissons- est encombrée par la famille et les invités; le vieil espagnol taciturne et buté se baisse, peut-être pour vérifier la qualité du bois, peut-être pour chercher les chevilles qui permettraient de démonter le corps de l'armoire qui ne peut franchir la porte. Cet enfant est sujet aux otites, il doit porter un bonnet. Ca fait mal, il pleure lui aussi, veut rentrer chez lui, on le porte, il écoute et regarde malgré tout plusieurs fois distrait de sa douleur, il voudrait le panier très beau d'où fusent les oeillets blancs.
L'accueil, malgré les circonstances, est plutôt froid; c'est d'ailleurs souvent le cas. Ils ont fait le voyage sous la pluie, puis la neige, dans la voiture noire, il a fallu se lever tôt. L'enfant a une otite et le bonnet qui est censé le protéger, le gêne: enlever le tissu qui couvre l'oreille serait enlever ce qui fait mal, croit-il, retrouver la pureté de l'audition. Il fait froid dans la voiture qui vient de franchir le tunnel, il neige. Il neigera tout le matin. Le cortège de la noce monte sous la neige le raidillon qui mène à l'église. L'enfant regarde le bas de la robe de la mariée qui traîne dans la boue, c'est dommage. L'enfant voit que la mariée pleure, on essaie de la consoler, mais rien n'y fait; une autre fois aussi, elle pleure: un jour elle a voulu se jeter dans le Tarn, en contre bas, mais n'anticipons pas. Ce qui l'intéresse: la neige à la sortie du tunnel, les taches au bas de la robe de la mariée, la corbeille argentée du fleuriste, les pleurs, le vieux qui se baisse et regarde sous l'armoire, la porte de la cave qui bat et laisse voir la roche et ses arêtes grises (l'humidité suinte), tout cela au milieu des voix assourdies par l'infection de l'oreille droite. Il ne peut marcher, on le porte. Il fait plutôt sombre, les images sont prises dans cette obscurité qui les plombe même quand elles s'éclairent (fond noirâtre permanent qui les noierait), séparées mais solidaires, presque contiguës mais dispersées dans le déroulement de la journée: les ellipses qui le ruinent sont autant l'effet d'une perception et d'une compréhension partielles que de l'oubli. La maison est étroite et se termine, vers le haut, par un angle aigu formé par la route d'un côté et le chemin de l'église de l'autre; des roches à pic la dominent.
Une extraordinaire attention fixe sur des détails le regard de l'enfant: la gerbe des oeillets blancs fichés dans le fond moussu d'une corbeille de bois argenté… la parenthèse noire au-delà de la porte à deux battants qui s'ouvre sur le roc, caverne qui menace la maison tout entière, paroi accidentée sur laquelle pourtant elle s'appuie, les taches de boue au bas de la robe aux pois brillants se détachant selon la lumière sur le fond plus mat du satin, le corps trapu du vieil espagnol bourru accroupi sous l'armoire encombrante ne pouvant passer par l'ouverture de l'escalier de ciment qui monte aux chambres, peut-être faudra-t-il essayer d'entrer par la porte du haut -deuxième étage côté route, rez-de-chaussée côté raidillon- et tâcher de descendre au lieu de monter afin d'installer les meubles des jeunes mariés, le début de l'ascension vers l'église du petit cortège de la noce uniquement composé des membres de la proche famille et de quelques amis; on sait que le chemin abrupt débouche sur une place suspendue, à l'endroit où l'isthme est le plus étroit, avec vue des deux côtés de la presqu'île, et si l'on tourne et lève la tête, on aperçoit d'autres reliefs ruiniformes qui se mêlent aux vestiges haut perchés du château médiéval de Saint Raphaël surmontés (mais cela, bien sûr, des années plus tard) d'une antenne de télévision. La pièce du bas, on le sait aussi, sert de débit de boissons et c'est près de l’étagère aux alcools que la mariée pleure, peut-être appuyée au comptoir chargé de cendriers publicitaires; l'un d'entre eux imite un artichaut, élément de base de la recette d'un amer qui eut son heure de gloire...
Revoit-il vraiment la brève montée du cortège en direction de l'église? Mais qu'en vit-il? Il devait être presque en tête (porté par R, par M, par J?) juste derrière le couple mal assorti qu'attendaient bien des malheurs, parmi les flocons clairsemés de cette neige tardive de début de printemps, les yeux rivés aux taches brunes en bas du satin damassé qui traîne à terre, distrait momentanément de son mal d'oreille, troublé et attentif, rêveur par incompréhension. L'entourage, pour des raisons diverses et complémentaires, est mécontent et cette journée froide et sans bonne humeur témoigne de la série de vexations et de ressentiments réciproques, d'instabilités et de caprices, de sautes imprévues et de haines confuses qui marqueront sans cesse les relations entre les présents. Ni les apéritifs, les vins, la pièce montée (rocher de choux à la crème collés au caramel, surmonté d'un couple miniature) ni la circonstance particulière ne parviendront à réchauffer le climat. La composition baroque stéréotypée du fleuriste, la double constellation des flocons de neige et des pois de satin, le sentier vertigineux dominant la boucle de la rivière, les cadeaux (suspectés), les étiquettes colorées des bouteilles sur l'étagère au-dessus du bar (CYNAR, LILLET, St RAPHAEL, BYRRH, SUZE …), collection incomplète de souvenirs dépareillés, ne prendront jamais la consistance du bonheur.

Echo en renfort: "… un petit garçon, la nuit était tombée mais elle était claire car il y avait une extraordinaire chute de grêle : tout paraissait blanc et étrange, tandis que la voiture tournait dans le chemin, le long de ces barrières blanches…" (José Cabanis, "Les profondes années", 1976).

"Il manque un morceau vert au-dessus du rêveur..." épisode 22b

On s'aperçoit assez vite que, pour rejoindre la Via dei Priori à partir de la Piazza Cavalotti, il est inutile de faire le tour par la Via Maestà delle volte, la Piazza IV Novembre, le début du Corso Vannucci: il suffit, à droite du perron, tout de suite en sortant de la maison où se trouve l'appartement loué pour quelques semaines, de s'engager dans la Via della Stella, de la descendre sur quelques dizaines de mètres pour déboucher, après avoir dépassé l'église et son portail baroque, au milieu de la Via dei Priori qui descend jusqu'à San Francesco al Prato. La Via dei Priori est en fait parallèle à la Via dell'Aquilone qui débouche sur la Piazza Morlacchi, à deux pas de la Piazza Cavalotti.
Le rêve fournit un enchaînement inédit entre les Pyrénées, la vallée du Tarn et, de nouveau, les Pyrénées: la première montée à pied traverse un paysage de montagne, le lit d'un torrent serpente au milieu de prairies accidentées où gisent des blocs épars

("perrons luisants de marbre…»),

puis l'étage des forêts débouche sur Ambialet le Haut suivi de la grange dont l'intérieur est encombré d'un escalier de bois en colimaçon tellement mal fait que son ascension est très difficile voire dangereuse et cet escalier monte jusqu'au toit. La première impression est celle d'une ligne ascendante et droite et c'est avec retard et peu à peu qu'apparaît un motif en spirale; la trace d'un élan vertigineux arrêté net. Un tronçon intercalé de la vallée du Tarn (Ambialet le Haut) constitue un raccourci entre deux sites pyrénéens éloignés de plusieurs kilomètres et inversés quant à leur altitude dans ce nouveau parcours immatériel sans issue.
C'est dans les faubourgs de la ville, au-delà des portes, et il faut quitter les arcades, s'engager dans une rue banale, longue et coudée, pour parvenir au cinéma. La salle est interminable: on aperçoit l'écran, au fond de ce vaste corridor vert, rythmé de blocs de fauteuils défraîchis séparés par de larges allées transversales. La marche est longue vers l'écran jaune et maculé, zébré de balafres sommairement recousues. La traversée de la salle suit la traversée de biais de la partie est de la ville sous le tunnel annelé des arcades, celle des boulevards extérieurs et la remontée de la rue déjà obscure vers

"l'Apollo"

éteint que l'on parcourt à grandes enjambées jusqu'à l'issue de secours située en contrebas derrière l'écran.
Sur le fond mobile des images et des sons, l'énoncé reste bloqué: nouvelle panne de l'inscription des sous-titres français sur l'écran. Ainsi la réplique:

"Mais vous, vous savez"

se prolonge pendant toute la séquence du métro: les deux hommes sont debout de part et d'autre de la porte vitrée et, le fracas du train couvrent en partie leur dialogue (du moins pour leurs compagnons de voyage) l'étrange contrat se négocie: il s'agit d'aller tuer un inconnu, à Paris, contre une forte somme d'argent assurant à la femme et à l'enfant de l'exécutant un avenir pour lui menacé par une maladie mortelle arrivant - c'est du moins ce que dit le commanditaire - à son terme. Trois motifs se superposent: l'illusion du défilé rapide des stations et des tunnels, scandé par l'alternance des arrêts et des redémarrages, puis, sur ces rythmes fugaces, l'immobilité paradoxale de l'image des deux hommes que, par inversion de la dynamique réelle, l'angle de vue de la caméra embarquée dans la même rame maintient sur le panorama changeant de la traversée du réseau, enfin la fixité anormale, dilatation dans le temps et contraction dans l'espace, du sous-titre arrêté aux avant-postes, modeste couche d'éternité menacée.
Virtuels
Dérivation

De

"passe"

à

"pas",

et, pour descendre vers les lacs et l'Espagne, sur l'autre versant, il faut franchir en son milieu un mur rocheux, droit au-dessus du vide, sans prise; le seul passage, indiqué par l'éboulis, c'est

« le Pas du Parisien ».

Le livre dit aussi que la Roche Noire des Pyrénées fermant la vallée est un sphinx à demi dressé dont le saut du Parisien ne sectionne que les pattes donnant ainsi à la masse dominante toute sa démesure et rendant infime la fissure tortueuse, quasiment invisible à l'œil non averti, où s'avancent les guides et les pêcheurs minuscules surveillés à leur insu par les deux tueuses en embuscade.
Au premier plan, à droite, des chars ensablés; au fond, un puits de pétrole en feu et dans la zone désertique centrale, selon la diagonale aménagée par le cadrage passent des dromadaires. Vient ensuite un plan rapproché sur des mines dont les superstructures de métal, couleur de sable, affleurent : un chien tirant de toutes ses forces sur un morceau de chair, prenant du recul et revenant à l'assaut, les griffes de ses pattes trouvant difficilement une prise dans le sable sec, dépèce le cadavre d'un dromadaire dont la masse pyramidale inerte est noire à contre-jour.

"Il manque un morceau vert au-dessus du rêveur..." épisode 22 a

V






Une tempête se lève pendant la traversée, un orage, plutôt, un orage du mois d’août, bref et violent, entre deux éclaircies ; la brume soudaine enveloppe tout et c’est dans les vapeurs que luit et gronde l’éclair ; fuir la pluie oblige à quitter le bastingage et à se réfugier sous le couvert du pont promenade, le long de la paroi métallique percée de fenêtres, insuffisant abri qui protège peu des bourrasques mouillées désorientées sous les chocs de brefs vents contraires. Il est debout, assez gros, de taille moyenne et se tient dans l’embrasure de la porte, rentrant chez lui après sa journée de travail, impavide parmi les éclats de l’averse et face au ciel qui maintenant bouge et blanchit (un grand vide se creuse dans la masse humide), il lit

« Moby Dick »

et prolonge au-delà des pages son regard vers les tableaux fugitifs des lointains perturbés : la Liberté noire à contre-jour

(« …le bras qui brandissait l’épée »),

les découpes sombres des pavillons d’Ellis Island et, vers le sud que gagne le ferry, la ligne basse des collines de Staten Island tandis que s’éloignent, vers l’arrière de l’embarcation, tronquées par des nuages mobiles, les tours du bas de Manhattan.
Le reproche vient de loin :

« … des enthousiasmes successifs historiquement datés »

et révèle l’incompréhension. Les dates ne comptent pas mais la traversée de l’une à l’autre ou la traversée qui les traverse toutes, les visite du regard, sans arrêt, les remet en circuit, en marche, les déclenche en passant, attendant d’elles des saluts, arrivées et départs simultanés, dans cette excursion sans escale qui contrôle au passage l’état des moteurs, la bonne marche des sirènes, la blancheur des flottilles. Quant à l’histoire, elle ne saurait être qu’aléatoire, sans destin, un ricochet puis plouf. L’enthousiasme, lui, a toujours préféré la simultanéité, même décalée ou extensive, à la succession, l’addition aux exclusives. On parcourt l’archipel des rêves, on les essaie comme des clés, des vêtements, puis on suit le courant.
La ligne de chemin de fer suit la rivière, ses méandres ; les roches à-pic sont percées de tunnels ; de nombreux ouvrages d’art maintiennent le niveau : murs construits de gros blocs et surmontés de rambardes métalliques, ponts brefs au-dessus de ruisseaux affluents, à certains endroits parapets, arches de consolidation des remblais. La ligne n’a jamais fonctionné, pur gâchis ; longtemps les rails et les barrières ont rouillé dans les herbes folles ; les maisonnettes des gardes ont été vendues à des particuliers comme maisons de vacances ; la voie est ensuite partiellement devenue la route dont elle prenait la place : des portions de l’ancienne ont été conservés et les raccords grossiers gardent les traces des jonctions tandis que des tronçons parallèles restent en friche, mâchefer enfoui sous les buissons ; certains mènent à l’entrée d’un tunnel inutile (on croit entendre le vacarme de locomotives énormes) que la route évite, ainsi au lieu-dit

« les combes » ;

« dans les combes »,

« aller dans les combes »,

mots répétés jusqu’à ne plus percevoir leur sens ; après, la route tourne et monte, la traversée directe de la vallée est finie, la voie se perd et se retrouve selon d’autres alternances, moins systématiques.
Cette portion peinte de l’un des murs du restaurant opère un rapprochement inattendu : les deux célèbres tours penchées de Bologne sont représentées sur une esplanade longeant la mer dont le panorama s’ouvre sur la baie de Naples surmontée, au fond du tableau, par le Vésuve fumant. La migration du patron de

« La Bella Napoli »

explique sûrement cette image composite qui juxtapose jusqu’à les confondre les emblèmes des deux villes. Confortablement assis dans l’un des fauteuils de cuir noir du musée, le vieil italien relève la jambe droite de son pantalon et gratte ostensiblement la blancheur glabre du mollet et du genou ainsi dénudés tout en feignant de regarder attentivement les tableaux de jeunesse de Jackson Pollock (autre traversée) exposés à l’entour ; cette exhibition prolongée, méthodique, destinée, semble-t-il, à l’autre visiteur immobilisé quelques mètres plus loin, met en joie deux gardiennes étonnées. L’exposition complémentaire n’est pas à Venise même mais à Mestre : il faut prendre un vaporetto qui part toutes les demi-heures de la Piazzale Roma ; le billet d’entrée comporte d’ailleurs deux volets détachables.

"Il manque un morceau vert au-desus du rêveur..." épisode 21 c

Un oiseau, tous les oiseaux, un oiseau. Tous les oiseaux, un oiseau, tous les oiseaux. Ne valent pas pour eux-mêmes : symboliques. Symboliques de quoi ? De l’affection, de l’amour ; perdus, reviennent : toujours, depuis l’enfance. Pourquoi les oiseaux ? Parce que : volatiles, c’est-à-dire colorés, légers, ils reviennent. Dans leur cage se laissent prendre dans la main, leurs oreilles sont des trous cachés par les plumes, de chaque côté de leur tête. Ils veulent dire. Ils mangent des graines, du pain dur, des os de seiche et de la salade. Les os de seiche friables sont striés en creux par leur bec, usés, démolis. Tous les oiseaux sont en boule sur une patte, verts ou jaunes. Un oiseau, petit, a le bec rouge. Ils chantent en montrant leur langue immobile, simplement, facile. Tant de temps passé à les regarder ! Ils ont tout absorbé et vivent très longtemps, aimables, de vrais oiseaux, du temps d’oiseau dans la cage, perché. Même sur une seule patte, ils ne tombent pas, on peut compter sur eux pour l’équilibre. Des oiseaux modèles vraiment, se penchent pour vous regarder de côté, un seul œil à la fois, de face, c’est moins bien, regard séparé par le bec, front bombé, zone d’ombre dans le champ de vision. Le corbeau écrit des lettres anonymes.
Sur la terre battue, sèche de l’été puis couverte des feuilles froissées du figuier, la petite balle s’érode, perd son brillant ; son contour s’effrite montrant sa composition de grains compressés aux collures invisibles, lissées. La croûte ainsi formée semble avoir absorbé son atmosphère et sa couche de nuages figurée par des tourbillons fixés d’où partent les tempêtes ; les océans sont bleus et les terres émergées rouges. Le fils des voisins a laissé échapper de son jeu cette planète maintenant hors système ; désastre inaperçu : la petite Terre immobile se défait lentement.
Trouble obsédant dans les sifflantes : leur perception est altérée. Leur pureté phonétique est ruinée par un écrasement, une surcharge. Chaque sonorité fautive est attendue, analysée, rejetée ; l’audition est gâchée et la déception se répète au rythme des fréquences d’emploi des éléments suspects ; parfois toute une phrase, un couplet résistent: alors l’espoir renaît, déçu dès que surgit et parfois se répète dans son éclat électrique, l’insoutenable distorsion, zézaiement aggravé. La musique, ça va ! mais les voix… Quelle tension produit ce défaut peut-être imaginaire qui excède la réalisation individuelle de ces consonnes par tel ou tel chanteur, que certains accentuent bien sûr… Quelle gêne et quel retrait de l’écoute ! Ca chuinte, ça grésille, ça pleure, rien avoir avec l’orthodoxie apaisante d’une émission correcte depuis longtemps répertoriée dans tel ou tel système.
Une fois de plus, sur fond clair, les vitres gardent leur transparence… mais que la rame quitte la station et reprenne les tunnels souterrains qui constituent l’essentiel de son parcours et les rayures redeviennent lisibles, d’un blanc impur et translucide griffé sur la surface polie des grandes plaques de verre :

CHEMZ…

dont les traits sont composés de fibres en paquets, autant de fois que l’objet gratteur a tracé ses sillons dont l’écartement varie selon l’irrégularité du geste, sa pression, son ampleur ; idem pour

CHE

ou

GEEZ

Ou

THE…

tous serrés sur la même bande plus étroite, éventuellement mobile, en haut de la fenêtre, se chevauchant parfois ; ailleurs, lors d’un autre trajet :

HEART, EAS

rassemblés ici mais en fait distants, dispersés sur deux écrans négatifs ou neutres, selon que le fond les révèle ou les efface. Vertige parfois : s’il s’agissait des éléments épars d’un seul et unique message, tronqué, désordonné ? Ou s’il s’agissait simplement de le faire croire pour encourager la lecture, stimuler le déchiffrement ? Autre wagon, un autre jour :

BURNER, BONE, DOORS…

résultant eux aussi d’une interdiction : pas de peinture, pas de couleurs sous peine de lourdes amendes et même de peines de prison ou de condamnations à des travaux d’intérêt public ; on sait bien que ces gravures sont un succédané, un avatar ; mais le changement de technique a aussi entraîné une modification esthétique et des contenus nouveaux : le geste du tag ne peut s’appliquer, la calligraphie est plus discontinue, plus immédiatement élémentaire, l’inscription du nom est moins travestie par d’emphatiques jambages, irréalisables ici. Une autre fois, toujours à New york, seul au centre d’une fenêtre fixe, un énigmatique

KOA.

Il manque une lettre au beau milieu de la page : défaut d’impression. En regardant mieux, on s’aperçoit qu’elle n’est pas complètement effacée : il en subsiste un fragment, la partie supérieure d’un trait vertical et l’amorce d’une courbe, arc plus clair, virgule attachée, coquille flottant au-dessus de la ligne comme une barque renversée puis brusquement interrompue : le contexte permet toutefois, sans hésitation, de combler l’élément absent et le sens n’en souffre pas : c’est, au contraire, comme un ornement en creux, un artifice poétique hasardeux éblouissant le lecteur d’un reflet fixé, presque redondant :

« …et sur la mer toute 'lanche. »

"Il manque un morceau vert au-dessus du rêveur..." épisode 21 b

Un seul événement a entraîné deux dispositions entremêlées, entrelacées, aux effets souvent identiques. Le schéma pourrait être : quelqu’un meurt qui était très aimé. On cherche à maintenir, à retrouver cette affection parfaite mais sous une forme dégradée, dévoyée, nerveuse et forcément décevante que l’on pourrait nommer : séduction. Simultanément, cette mort pousse à mimer les gestes les plus emphatiques du deuil, tels qu’autrui, croit-on, les accomplit, à creuser l’absence, à montrer la gêne, à singer la frustration tout en cherchant à la combler: ce que l’on pourrait nommer : séduction mimétique inverse. Séductions comme flux et influx, souterrains, hésitants, entravés mille fois, fusant soudain en rafales en un seul cours renvoyant au sous-sol les sombres modèles. Le schéma pourrait être : une catastrophe dont les survivants, trois personnes, sont, à leur insu, devenus des mutants, mais le spectateur ignore la modification subie et son mode d’action éventuel. On sent toutefois qu’elle est violente, radicale, qu’elle touche au meurtre ; on comprend peu à peu qu’une étrange correspondance mentale s’établit: témoins d’un massacre, ils éprouvent à leur tour une envie de tuer difficilement répressible ; d’ailleurs, le plus faible n’y résistera pas. Ils partent en voyage (les crimes reprennent), vont sur les montagnes, près des volcans, au bord de la mer… La fin du film est en couleurs : la petite fille est sortie du deuil. Des plans tournés en hélicoptère continuent à montrer un Japon tel qu’on ne l’a jamais vu au cinéma. Virtuels
Elle rejette d’un geste sec le drap qui couvre la morte et dénude ses pieds ; l’os arrondi du talon droit, usé, gris, poreux apparaît au milieu des chairs intactes, livides. Elle se tourne vers l’homme qu’elle a guidé jusqu’au lit et du regard, du menton, lui signifie :

« Regarde ! »

laisse retomber le drap. Elle avait donc déjà vu, seule, avait cherché pourquoi le pied, pendant la marche, dans la chaussure orthopédique, tournait légèrement, hésitait à se poser. L’enfant en uniforme noir est debout devant le corps couché sur le dos de la sainte et fixe gravement les os dressés d’un pied dépassant de la robe blanche à plis. On remonte lentement vers la tête au visage aplati, ciré, verni, aux grands yeux ouverts fixes et vides comme s’ils étaient peints sous la couronne de grosses fleurs blanches qui arrête un voile couvrant les épaules et descendant presque jusqu’aux bras pliés mains jointes sur la poitrine où les éléments d’un bouquet se mêlent aux méandres d’un chapelet. La fausse relique repose sur un catafalque assez bas orienté de telle sorte que le spectateur ne perde rien de cet ensemble artificiellement composé à son intention. Virtuels
Elle a l’illusion d’être ailleurs, beaucoup plus haut, à l’embouchure : à gauche, croit-elle, l’océan, en face, Royan, à droite, l’estuaire jaunâtre. Elle prend un château d’eau pour le phare de Cordouan, parle de vues filmées en hélicoptères par son frère –

« on comprenait bien comment c’était… »

- accepte plus tard de consulter la carte et admet son erreur : loin des passes du nord, vers le milieu du promontoire, ce n’est qu’un point au bord de l’estuaire; là, celui-ci bifurque et s’élargit, la rive gauche se perd, semble s’ouvrir au large. Les eaux jaunes, pourtant, roulent toujours. S’y jette un mince chenal peu profond ponctué de pontons rudimentaires en bois grisaillé, haut perchés lors des basses eaux et menant à des embarcations diverses, de la barque de pêche au petit bateau de plaisance: lieu dit

« Le Port »,

modèle réduit du gigantesque fleuve élargi tombant dans l’océan, schéma semant le doute dans le vieil esprit fatigué, aggravant la confusion. La promenade est belle : le regard mobile et latéral suit, successifs dans la profondeur, l’alignement des bornes blanches enchaînées, celui des arbres alternant avec celui des bancs, puis le creux du chenal et sa flotte composite, puis la berge opposée, l’autre série d’arbustes, le chemin longeant les caves de brique rouge où vieillit le vin local. Cet infime affluent de la Gironde finit, sur la rive droite, par des affleurements de boue fixés par de hautes herbes, petit marais où pataugent et crient les oiseaux de mer. Des traces de pas s’effacent peu à peu, jusqu’à l’indistinction. Le parcours s’achève près de

« La Maison du Douanier »;

au-delà de la terrasse couverte, les vents gonflent la toile rayée des chaises longues.
La révélation s’est produite soudain, lors d’un réveil sur la plage : dans la recherche du point unique, il est sans doute faux de privilégier les espaces : le point panoramique est une illusion : si tout l’univers devenait visible, synthétiquement et dans sa multiplicité, cela signifierait qu’un espace supplémentaire contenant l’observateur, son lieu d’observation, les alentours de ce lieu, demeurerait irréductible à la vision d’ensemble, resterait extérieur, toujours irrécupérable : alors comment dire : ce qui s’agrège ici, se concentre, cette somme vibrante de simultanéités, c’est du temps : et la coexistence de tous les moments, leur parfaite équivalence ruine tout récit, tout classement, tout choix : l’exhaustivité de ce tourbillon de temps apaise, la joie du passager du temps est sans commune mesure: histoire et géographie, crêtes des souvenirs, effondrements et pics d’enfance : écriture puis lecture se replient, tournent sur elles-mêmes, s’enroulent, leurs éléments s’attirent au-delà des pages, communiquent selon d’étonnants raccourcis, fusionnent sans difficulté alors qu’ils semblaient inconciliables, se recomposent de nouveau, opèrent harmonieusement de nouveaux partages, se juxtaposent aussi pour tracer, touche après touche, fibre après fibre, de lumineuses nervures : le point unique est une contraction démesurée du temps se soumettant les espaces. Sa forme virtuelle : comme une balle colorée sans limite qui tourne sur elle-même, entraînant tout.

"Il manque un morceau vert au-dessus du rêveur..." épisode 21 a

IV


Le correcteur ne connaît pas le bref énoncé qui vient d’être frappé et, après un temps de latence, il le souligne d’une fine ligne ondulée de couleur rouge. L’initiale du prénom (en majuscule) suivie d’un point puis des quatre premières lettres du nom (initiale en majuscule) déclenchent quatre suggestions, classées en deux séries verbales simples : participe présent et présent de l’indicatif à la troisième personne du pluriel. Ce qui donne :

bichant, bâchant, bêchant, bûchant,

puis

bichent, bâchent, bêchent, bûchent.

L’inconnu est ainsi ramené au connu ; les majuscules sont ignorées et le point interprété comme une lettre manquante, une amorce de jeu du pendu. On peut aussi penser que ce point après le

B

a immédiatement renvoyé au

i,

provoquant l’apparition de

bichant,

avant de se transformer (éventuellement) en accent circonflexe. Le

m

suivant le

a,

suite rare en finale, est devenu

nt.

Mais ces changements sont indirects et discontinus : la proximité intègre le saut, multiplie les ruptures ; le modelage est sériel. L’unique est confronté à un spectre de ressemblances éparses qui le métamorphose selon le principe bien connu de complémentarité entre la permanence (des consonnes) et l’instabilité (-raisonnée mais disproportionnée – des voyelles :

i, a, e, u,

d’une part,

a, e,

de l’autre…). C’est un choix simple mais il fait varier les niveaux.
Il suffit de contempler longtemps le panorama de la petite ville, depuis la terrasse au soleil, de l’autre côté de la rade, pour que son indéfectible beauté devienne une donnée permanente ne gênant plus la réflexion ; celle-ci monte donc, parallèle au regard apaisé qui ne cesse de détailler simultanément les maisons blanches, les arches et les balcons sur la mer, les avancées ou les retraits selon les éperons rocheux, les anses de sable, les trouées des rues étroites montant vers l’église. L’autocar bleu gravit lentement la côte et c’est le bruit fortement rythmé du moteur du bateau de pêche, là, en bas, tout près, qui s’associe violemment à son image distante parmi les oliviers. La barque est bleue elle aussi ; courte, aux bords presque droits, elle est l’un des rares vestiges de ces embarcations typiques de l’endroit telles qu’on peut les voir, en abondance, sur les fac-similés de vieilles cartes postales en blanc et noir vendues au bureau de tabac, tellement photogéniques avec leur voile repliée sur un montant en diagonale fixé au mat. Dès l’aurore, par beau temps, la

«folie »

mêlant des traces mauresques au baroque barcelonais, est ensoleillée : la

Torre de Can Costa

est devenue

«la maison de l’anglais »

dans une bande dessinée inachevée et inédite, transposition de la célèbre nouvelle de Maupassant :

« La main d’écorché. »


Au moment où l’on croise la femme, l’expression qui vient immédiatement à l’esprit est :

« front mat »,

ce qui est faux : des sourcils à la racine des cheveux, la peau devient progressivement noire, aussi noire que celle des lèvres. La femme descend rapidement du métro, tête baissée, fugitive entr’aperçue mais suscitant ce commentaire irréfléchi :

« front mat… ».

La vision a duré quelques secondes à peine mais les mots, bulle spontanée éclatant au moment même où elle se forme, subitement sont là: deux monosyllabes percutants, erronés. Cette peau bistre virant au noir (a-t-on tenté de la blanchir dans les zones centrales du visage?) a reçu cette étiquette, ce nom dévoyé, copie fautive de l’énoncé connu :

« teint mat ».


« Teint mat »

pilote

« front mat »

mais en même temps le lâche, le perd.

« Mat »

continue à résonner pourtant, assombri par

« front »,

têtu, buté, sans éclat.

« Front »

a remplacé

« teint »

mais a absorbé

« visage » ;

« mat »

s’est maintenu mais a absorbé

« noir » :

« front mat »,

sous-produit de

« teint mat »

et mis pour

« visage noir ».

La mise à jour a été très lente et l’induction a dû parcourir de vastes circuits dilatés dans l’espace et le temps avant de parvenir à une conclusion évidente concernant le modèle : deux. Deux mères, deux sœurs, deux maisons dans la presqu’île et deux maisons dans la ruelle du hameau, deux caveaux (granite et granito ; l’enfant joue de l’un à l’autre), deux granges dans les contreforts pyrénéens (mais là, il a bien fallu choisir), sans compter les rêves nombreux dans lesquels tout est double, les maisons, les chambres: les visibles et les secrètes, celles, ignorées, que l’on découvre avec un étonnement satisfait et dont l’existence est soudain révélée par une cloison qui pivote ou coulisse, un trajet qui bifurque inopinément et s’achève dans un lieu nouveau, jumeau d’abord méconnaissable de l’original familier, et cette extension imprévue ravit. Sur le même arbre, les pies font deux nids, distants de quelques embranchements ; le vrai est complet : un amas de branches hirsute et dont l’assemblage grossier semble être l’effet du hasard ou des vents, avec sa toiture bâclée ; l’autre est à peine ébauché ou laissé en plan : petit et plat, un double raté. Est-ce une amorce de secours, une aire de repos supplémentaire ? Plus vraisemblablement un leurre, la négation de la forme intentionnelle bien qu’instinctive qu’est le nid ; le message serait : ici, pas de nid : des branchages accumulés, prolifération aberrante mais naturelle de bûchettes mortes entassées là, retenues par les fourches auxquelles elles s’entrelacent ; certains arbres fleurissent et fructifient, abritent des parasites : les arbres-à-pies fabriquent ces entrecroisements secs et noirs, ces nœuds étranges et inhabités.

"Il manque un morceau vert au-dessus du rêveur..." épisode 20 c

De loin en loin, sur le bord de la route, des silhouettes noires sont censées stimuler la prudence des automobilistes ; ils peuvent croire, en effet, que des piétons longent la voie ou s’apprêtent à la traverser ; ils ralentissent, donc. Les formes de bois découpé, d’une hauteur d’homme moyen, sont autant de spectres : ces leurres témoignent des morts par accident sur ce parcours dangereux, morts dont les comptes, pour les années les plus récentes, figurent d’ailleurs sur certains d’entre eux, tracés en lettres blanches sur le fond noir. Sur d’autres sont ajoutés, toujours en blanc, des yeux, un nez, une bouche (et même un nœud papillon) réduits à leur plus simple expression. Parfois, si la ligne est droite, se dessine une série de ces statues rudimentaires et plates qui se dédoublent, se multiplient et disparaissent l’une après l’autre, compte à rebours avant une prochaine courbe parmi les pins ravagés.
Deux opérations :
- une sorte de clonage est accompli par l’intermédiaire de filaments (tentacules ?) envoyés par un mollusque enfermé dans une énorme coquille en forme de noix ; ils s’introduisent, pendant leur sommeil, dans la bouche, le nez, les oreilles de personnes encore saines et peu à peu se forme un embryon qui se développe rapidement, à l’identique ; seul un réveil avant la fin de l’opération peut enrayer le transvasement et sauver l’original ; sinon, l’organisme aspiré se dégonfle et disparaît sans laisser de traces ; le double créé ressemble à s’y méprendre à celui ou à celle dont il s’est nourri, la différence est psychologique : l’indifférence et la froideur de l’automate, l’insensibilité de la machine, la détermination programmée du robot, la seule ressource vitale étant la survie de la nouvelle espèce et sa prolifération conquérante ; l’humain tend à disparaître… Virtuels
- Le bon se révèle être le méchant et réciproquement : il suffit à l’un ou à l’autre d’ôter le masque de latex qui change complètement son apparence et d’arracher la puce collée sur son cou à la hauteur des cordes vocales, pour que les identités soient recouvrées, y compris la voix (le geste est bien sûr agrémenté d’un effet spécial qui obéit aux critères maintenant connus : rapidité, continuité fluide). Il n’en reste pas moins que l’illusion est troublante pour le spectateur lorsqu’il assiste au passage à tabac du héros et qu’il voit son adversaire triomphant s’enfuir indemne ; il a beau savoir ou se douter que l’un est l’autre, cette perméabilité des valeurs et des rôles, portée par le physique lui-même, reste moralement dérangeante. Virtuels
Il ouvre une porte qui n’existe pas mais aucun spectateur ne s’est aperçu de ce prodige. Le spectateur est à la place de la porte manquante, il est la porte manquante, c’est lui, fauteur d’ombre, que le bras du personnage feignant d’ouvrir la porte écarte de la lumière du jour. Le passage de la porte, pour la famille debout sur le seuil, à l’intérieur, c’est le passage de l’ombre à la lumière, comme si le panneau tournait sur ses gonds alors qu’il n’y a pas de porte, alors que, pour le spectateur, la lumière du matin balaie le groupe immobile que forment les personnages debout devant la porte absente et qui, des ténèbres, se retrouvent soudain à la lumière du petit matin couvert d’oiseaux, tapissé d’oiseaux du sol aux toits, des barrières, aux arbres et aux fils électriques, dans toute la profondeur qu’ils perçoivent à travers le cadre vide de la porte manquante dans la lumière d’un noir argenté. Pourquoi cet escamotage inaperçu ? Pour que le changement s’opère sans obstacle, avec une ombre d’obstacle seulement, qu’on ne s’embarrasse plus d’un obstacle concret, pesant et lourd à manier mais que le changement s’opère à vue par réflexion, projection de l’ombre; pour qu’on n’entende pas le bruit de l’ouverture d’une porte, bruit qui pourrait alerter les oiseaux, les provoquer, leur fournir un prétexte ; pour que l’avancée du petit groupe se fasse par glissement, sans attaches matérielles extérieures à lui, sans à-coups ni heurts ; pour que l’on sente bien que ses membres sont dans un autre espace et dans un autre temps et que, de leur place dans le monde il ne reste plus que l’ombre et la lumière. Virtuels Le morcellement est systématique et multiple: les éléments de base ne durent que quelques secondes, de dix à quinze secondes en moyenne. Il n’y a pas de raccord, de transition : on peut croire, au début, à un défaut du disque ou à une défaillance du lecteur mais non : il s’agit bien d’un principe de composition d’autant plus radical que le morceau est long, plus d’une vingtaine de minutes au total et qu’il ne peut donc s’agir d’un artifice de fin, d’un ultime enjolivement, d’un clin d’œil. Savoir s’il s’agit de prélèvements de titres déjà existants ou de fragment composés exprès est difficile. On pense d’abord qu’ils ne tiendront pas le pari longtemps, vu la difficulté ; on se prend à croire, à espérer
(« Ah, cette fois… »),
lorsqu’une pièce dure davantage que les précédentes, ou que son tempo, plus lent ou plus régulier, permet à une ébauche de mélodie de prendre son essor, à un abandon du procédé après quelques facéties modernes : il n’en est rien, l’entêtement est exemplaire. On croit reconnaître, dans ce fouillis organisé, un thème déjà utilisé et l’on se plaît à penser qu’on a percé à jour un motif de composition, une boucle, une reprise qui ne saurait rester isolée, mais ce n’est qu’un défaut de mémoire ou la tentation facile d’apprivoiser ce qui se dérobe et change sans cesse. L’arrivée brutale d’une partie chantée suscite un nouvel espoir de continuité, mais la voix qui revient, quelques douze fragments plus loin, n’est pas la même et elle est tout aussi impitoyablement interrompue que celles qui, de temps en temps, sans ordre, suivront. Le rythme change, bien sûr, mais sa dominante reste celle du rock et c’est malgré tout dans cette tonalité que s’opèrent la plupart des décrochages. Alors que tout espoir semblait perdu ne voilà-t-il pas qu’une ligne se tient et se prolonge, qu’elle varie sans muter ou se rompre, qu’elle demeure, comme si une vaste pièce s’était soudain ouverte après de nombreuses hésitations quant aux chemins à suivre pour l’atteindre ; quel repos après tant d’exaspération ! Mais cette continuité est un leurre : son insistance répétitive est formée de brefs modules identiques et juxtaposés aux aussi ; il n’est même pas sûr que quelque variation minuscule ne soit pas introduite subrepticement…

"Il manque un morceau vert au-dessus du rêveur..." épisode 20b

« La déformation d’images de galaxies lointaines prouve l’existence d’immenses objets invisibles ».

Un seul mode de déformation est ici retenu : l’allongement, c’est-à-dire l’étirement du cercle en ellipse, c’est-à-dire la distension panoramique de l’image, c’est-à-dire aussi une possibilité d’extension biaisée proche du basculement dans l’envers inconnu, une expansion disproportionnée d’éléments exagérément valorisés qui trahissent plus qu’ils ne révèlent et doivent être rectifiés sans espoir d’exactitude, de recentrage parfait qui les donnerait à voir dans leur netteté sans reste, sagement encadrés, fixes. Mais ce n’est pas tout : ici, point d’unité, mais des

galaxies,

poussières d’étoiles, vertige illusoirement fixé par l’infinie distance, amas en rotation, figuration composite d’éléments mobiles excédant tout inventaire, annulant toute analyse de l’innombrable. Mais encore : preuve par défaut de l’essentiel

(«C’est cette densité qui donne à la lumière ce parcours compliqué qui… se traduit par des images légèrement allongées des galaxies dont la déformation traduit de façon indirecte la présence de la matière noire »),

la lumière qui transmet ces lointaines images ne va pas droit : elle butte sur l’inconnu, sidérales ellipses, trous oubliés qui la tordent, gigantesques fragments filés d’iceberg noirs, naines brunes /
/qui peut se dire :

« Tu te souviens ? »

?
En un tournemain, et pour que le morphing soit réussi, la forme doit changer selon trois principes au moins : proximité, rapidité, fluidité ; proximité des formes avant et après la transformation, rapidité du mouvement qui abuse le spectateur, fluidité du passage. Mais ici la proximité des formes n’est pas événementielle, narrative, chronologique, causale ; elle est latente, allusive, fondamentale : on ne s’y reconnaît pas immédiatement, il faut trouver la clé… La rapidité relève plutôt de l’ellipse, de la mise bord à bord, sans ménagement. La fluidité, quant à elle, réside dans la permanence de la mutation et dans cette continuité paradoxale d'eau souterraine doublant la surface accidentée. Des énigmes parfois mais pas de miracle : là, les pans noirs du tissu de l’ample robe de la chanteuse exaspérée ne deviennent pas, à vue, des corbeaux Virtuels et l’épave enfouie, morcelée, rongée et envahie du fameux transatlantique ne redevient pas, débarrassée en une seconde de ses gangues et de ses sédiments, de ses arborescences figées, un triomphal navire, intact, au milieu de l’océan… Virtuels Ici, lieu vague sans images mais non sans illusions, la métamorphose règne ex abrupto.
La rue principale, interdite à la circulation, débouche sur les plages, très fréquentées à ce moment de l’année ; à marée basse, parmi des bancs de sable, l’océan laisse quelques cuvettes isolées, mares où se baignent les enfants. Par temps clair, du point central que constitue la fin de la rue piétonne, souligné par une porte emblématique dont le toit fait un peu d’ombre, on voit très loin de part et d’autre de l’anse marine. C’est le côté droit, vers le Nord, qui retient l’attention : le rivage disparaît bientôt derrière une dune irrégulière et revient dans le lointain, à une échelle réduite, puis s’avance vers le large selon un arc qui s’interrompt au phare. On croit à une rade, un simple repli ou retrait escamotant la ligne terrestre alors que des repérages supplémentaires révèlent que la bande masquée est en fait l’estuaire de la Gironde dont les eaux jaunes s’effacent brusquement. Il faut prendre le bac pour rejoindre l’autre rive, visiter Royan ou le phare de Cordouan et sa célèbre chambre royale. Cet hiatus est troublant pour l’observateur non prévenu rêvant de continuité.

"Il manque un morceau vert au-dessus du rêveur..." épisode 20 a

III


La troisième salle est dite des

«Trois Niches ».

Par l’une de ses deux ouvertures latérales (qui se font face) on aperçoit, dans la pénombre des hauteurs, le plafond de cèdre sculpté en stalactites sur ses bords et creusé dans toute sa partie centrale de petits caissons octogonaux. Quand on les observe de biais dans la lumière diffuse qui les atténue, on croit à de simples à-plats géométriques marquetés en trompe l’œil, festonnés sur la moitié de leur pourtour de croissants de lune presque noirs. Cette illusion est vite dissipée si l’on change de point de vue, par exemple en se déplaçant jusqu’à la porte principale ; on s’aperçoit alors qu’il ne s’agit que de l’ombre portée, variable donc selon l’orientation de la lumière, d’une véritable profondeur. Une preuve supplémentaire en est donnée par les deux pigeons occupant chacun l’un de ces nids, dans la retombée verticale de la coupole; ils sont couchés dans l’obscurité, immobiles et tronqués par le rebord qui les soutient. Dérivation.
En réalité, la Lune à l’horizon n’est pas plus volumineuse que la lune au Zénith. (Miroitements de lunes : les textes-satellites miroitent… déjà dit)

«… pourquoi notre proche voisine céleste semble plus grosse quand elle est à l’horizon plutôt qu’au zénith… Le responsable de cette illusion… c’est le cerveau. Il nous ferait voir la Lune plus grosse lorsqu’elle est à l’horizon parce qu’il la croit plus loin que quand elle est au zénith… A l’inverse, lorsque la Lune est élevée dans le ciel, aucun repère. Le cerveau la «croit» plus près, et donc révise sa taille à la baisse. »/

/qu’en est-il des textes-lunes, des phrases, des paragraphes ? Quand la phrase

« monte à l’horizon »

de l’écran, paraît-elle si lointaine qu’il faille la grossir, la rapprocher et que sa chaleur nous brûle alors les doigts et que cette fusion du doigt et de la lettre risque d’empoisser le mouvement, son avancée ? Et les phrases

«au zénith »

de l’écran sont-elles proches au point qu’il faille les lâcher comme des ballons-sondes dans l’altitude infinie au risque de les perdre ? Mais les abrupts parallélismes qui précèdent, entre phrases et satellites, simplifient trop la perception de l’écrit, négligent les modifications incessantes, les gommages, les atténuations ou les renforcements, la continuité de l’élaboration. De plus, dans ce monde multi-lunaire, d’un paragraphe à l’autre et encore à l’autre (suivant ou précédent) les illusions sont multiples et varient, formant des disproportions ponctuelles et instables, des intensités variables, des échanges et des relances (échanges de disproportions… relance d’intensités…). Enfin, les obstacles rencontrés en cours de route, les gênes, les appuis fragiles, l’embarras de la vision, un premier plan hétéroclite, semblent parfois éloigner définitivement, et mettre hors de portée de la moindre correction, l’écrit en cours ; sa netteté finale, en apesanteur, le rend au contraire accessible : il n’y a qu’à tendre la main, sans s’offusquer…
Concernant la poésie, la question lui fut posée très tôt, presque au début de la rencontre. La réponse fut :

« Porte donnant ».

D’abord, il n’avait rien vu, pas remarqué… Les lettres n’apparaissent que si certaines conditions sont réunies pour que le contraste joue, sinon rien : le paysage défile, les abords de la ville se précisent, le tissu urbain devient plus dense, hétéroclite en ce voisinage des voies ferrées et c’est sans doute lorsque le wagon entre à son tour sous le couvert métallique de la gare et que varient les rapports de luminosité entre le dehors et le dedans et que le regard du voyageur pressé d’arriver et déjà debout, là, avec ses bagages, fixe la portière, que le message gravé sur la vitre ressort clairement. Trois lignes décomposent l’énoncé comme sous l’effet d’une contrainte purement spatiale, la disposition prenant le pas sur le sens comme si ce luxe de présentation était plus important que la mise en garde réglementaire, par ailleurs banale. Faut-il seulement y voir une précaution supplémentaire, motivée par le laconisme d’un message qui, sans cela, pourrait passer inaperçu ? Mais qu’en serait-il, dans ce cas, de la poésie ? Son illusion persiste toutefois, ancrée dans la découpe elle-même :

«Porte donnant »

puis au-dessous

«sur la »

et enfin, unique, le mot

«voie »,

véritable point d’orgue, écho d’un interminable crissement de freins.

"Il manque un morceau vert au-dessus du rêveur..." épisode 19 c

Selon l’illusion bien connue de la profondeur, le regard est immédiatement attiré vers le fond noir de la photographie qui reproduit la scène dévastée d’un théâtre à l’italienne vue de l’entrée du parterre. C’est un rectangle vertical dont les deux angles supérieurs sont arrondis en voûtes éclairées par un jour venant du haut. L’œil maintenant habitué à la pénombre, distingue, percée dans le mur de soutènement de la scène surélevée, une porte d’où sortaient sans doute les musiciens pour s’installer dans la fosse détruite. Une deuxième porte s’ouvre au-dessus d’elle, à la hauteur du plateau, au-delà des cloisons adjacentes qui délimitaient des locaux complémentaires : loges des comédiens et des chanteurs, bureaux, entrepôts (on sait que la scène et la salle n’occupaient qu’une petite partie du bâtiment). Cette deuxième porte doit être entr'ouverte car une lueur la délimite dans l’ombre, minuscule dans la hauteur aveugle du mur d’un gris irrégulier mat et granuleux, débarrassé de tous les obstacles nécessaires aux représentations qui le cachaient à la vue. Sur la droite de la bouche d’ombre, grisaille aussi le contour d’un mur intermédiaire peu élevé qui pourrait être un vestige de coulisse ou de décor: paroi ruiniforme de montagne, tour de château, façade de temple, amorce de maison… L’image qui produit le spectre de Newton est une barre blanche sur fond noir.
La paroi est de la salle est constituée de cinq modules identiques juxtaposés, de cinq fenêtres alignées dont les encadrements sont momentanément redoublés par les armatures des échafaudages extérieurs qui facilitent les travaux de ravalement de la façade. Les peintres vont et viennent mais les coursives sont décalées par rapport aux niveaux du bâtiment ce qui fait que parfois seules leur tête ou leurs jambes apparaissent à travers les vitres lorsqu’on se trouve à l’intérieur où la classe est au travail. Un soleil rouge s’élève à l’horizon et ses rayons horizontaux projettent sur deux des murs les ombres humaines mouvantes des ouvriers séparés des élèves par la seule épaisseur des vitres poussiéreuses et les ombres géométriques des cadres qu’ils repeignent ou recouvrent ; moins distendues, les silhouettes des rangées de lycéens assis et celle de leur professeur debout sont aussi fixées en gris foncé par la lumière orangée. Ces deux travaux opposés s’unifient, par superposition, sur le bleu ciel des parois teintées d’ocre au centre et à l’extérieur desquelles s’élèvent des voix discordantes : questions, commentaires, ordres brefs, exclamations, conseils, ébauches de dialogues, désaccords. La lumière vire insensiblement au jaune, les ombres se font plus nettes, les couleurs plus nuancées puis une masse de nuages venue de l’ouest atténue les rayons, les masque et la dissociation habituelle des tâches et des lieux, leur juxtaposition sans échange, se reforment sans à-coups dans ce matin terne de la fin de novembre de part et d’autre de ces vitres désactivées.
Le tissu se présente comme un damier dont les cases seraient déformées en rectangles et l’alternance de noires et de blanches remplacée par un double motif complexe. Le fond, visible, est blanc cassé et d’un tissage assez grossier, artisanal ; il a été vraisemblablement peint ou teint d’un brun mat si foncé que l’on dirait du noir aux endroits où la couleur est la plus homogène. Les dessins en quinconce sont des variations à partir des diagonales : pour l’un, l’entrecroisement principal des deux diagonales est redoublé de part et d’autre et dans les deux sens, donnant un effet de croisillons irréguliers, de treillis lâche ou agrandi, composé de sept ou huit éléments pour chaque inclinaison, pour l’autre, quatre triangles plus petits sont tracés dans les quatre grands triangles délimités par l’entrecroisement des deux diagonales, deux petits triangles en symétrie étant laissés bruts, les deux autres entièrement colorés de brun. De nombreuses erreurs, des fantaisies plutôt, rompent la monotonie des reprises : laxisme du nombre d’obliques entrecroisées et surtout variations provocatrices dans la taille des triangles bruns (certains, se fermant plus tôt, suivant un angle obtus, voient leur hauteur seule, devenue extérieure à leur surface, les rattacher au point d’intersection central, en préservant l’effet de symétrie…). Ces ornements s’adaptent à la véritable composition du tissu : comme pour tous les bogolans, une série de bandes d’une dizaine de centimètres de large cousues bord à bord, donnant ainsi l’illusion d’une pièce d’un seul morceau ; elles ont été assemblées avant le tracé du dessin puisque les longueurs successives et continues des rectangles recouvrent parfaitement les coutures. Des traits d’un marron beaucoup plus clair soulignent çà et là les fils de chaîne nuançant l’harmonie du fond de fines traces allongées.
Vraisemblablement, la photo a été prise d’un hélicoptère. Encombrée par les véhicules à l’arrêt des militants de Greenpeace qui protestent contre la culture de céréales génétiquement modifiées, une route noire barre en diagonale la continuité des champs de maïs. A l’aide d’un camion-grue dont ils occupent encore, figurines immobilisées, la plate-forme et la nacelle, ils ont déposé en plein champ un immense carré de tissu blanc sur lequel est peint un

« X »

gigantesque entre deux inscriptions en allemand : en haut

«achtung »,

suivi de deux points, et

«genmanipuliert »,
en bas, sur toute la largeur de la pièce de tissu dont le bord est parallèle à la route. Le carré dénonciateur, destiné aux passagers des avions de ligne, est donc présenté de biais sur le cliché pris en plongée (le coin supérieur gauche est coupé par le bord du cadre) et les rangées, très fournies, de pieds de maïs qui strient finement l’espace semblent en échelonner à l’infini, au moins pour trois de ses côtés, l’écho visuel…

"Il manque un morceau vert au-dessus du rêveur..." épisode 19 b

La configuration du terrain a été lentement modifiée : deux terrasses ont été creusées dans la pente en partie cachée par les longues branches en arceaux des noisetiers et le mur aux trois-quarts enterré a été dégagé ; la terre récupérée a servi à étoffer le passage le long de la grange, jusqu’à constituer un terrain plat de quelques mètres de large surplombant le pré ; les pierres les plus grosses ont roulé jusqu’au bas du talus ainsi formé ; pendant des années, régulièrement, des portions brunes de terre encore humide ont maculé les zones déjà vertes et fleuries. Les arbres produisent de plus en plus de bois mort, surtout les bouleaux ; la branche perd de sa flexibilité, vire au noir et parfois cède sous la force du vent ou le poids de la neige ; une autre, sous la torsion de la main, se casse avec un bruit sec. A l’extrémité d’une branche souple, là où les ramifications se multiplient et s’affinent, dressée au-dessus du vide, une ultime brindille présente quelques anomalies : la blancheur nacrée striée de brun de l’écorce de bouleau semble scrupuleusement respectée, pourtant la jeune pousse qu’elle prolonge en biais n’est pas encore couverte, elle, de cette pelure translucide et chinée ; les nuances du tronc ou du départ épaissi de la branche porteuse semblent indûment déléguées, par quelque aberration temporelle, à cette pointe ; puis elle est grossie de bourrelets inadaptés à la sveltesse adjacente et prolongés de petits crochets incongrus ; sa fin est une calotte foncée munie d’yeux. Une pression du doigt la fait se plier, comme cassée en deux, mais elle reprend aussitôt sa rectitude impeccable de chenille mimétique. Dérivation.
La longue quête nocturne d’une chambre se termine à l’hôtel

« Les Quatre Vents »

à Sestri Levante, au bord de la mer ; les pensionnaires bénéficient d’un carré de plage délimité par des cordages montés sur des piquets métalliques et, à l’intérieur de ce parc, d’un parasol de toile bleue contre le manche duquel sont appuyées deux chiliennes de la même toile, pour le moment couchées et pliées ; le sol de sable, exempt de cailloux, a été ratissé. Le galet est petit et vert, irrégulier de forme et de volume ; son fond obscur est constellé de lunes plus claires en léger relief qui se chevauchent parfois jusqu’à former des amas, opérer des fusions, globules dont le lent mouvement a été fixé dans la gangue foncée et semble-t-il moins résistante que ces capsules dont le noyau central présente une troisième nuance (intermédiaire) de vert, cellules agrandies, parfois étirées en ovales approximatifs, visibles à l’œil nu, de tissus durcis et cassés puis lentement usés par les flots. Les variétés de ces échantillons semblent infinies, soit que les dégradés de vert se différencient encore, au hasard des amalgames, soit que le contact avec d’autres types de roches ait produit des altérations de proximité dans les nuances et dans les formes, soit que le tracé de veines hétérogènes ait perturbé puis remplacé le fouillis des satellites incrustés. A droite de la plage, deux bateaux émergés rouillent près d’un hangar abandonné et diverses pièces métalliques inutilisables traînent ; sur la gauche, les à-pics des falaises se prolongent par un îlot pointu cerclé de roches acérées, supplément sauvage de ce bout du monde composite et désordonné. Un nouveau caillou verdâtre se colore soudain d’un rouge foncé, choc qui en fait presque un morceau de marbre de Campan.
Tubulures coudées dynamiques : elles se constituent peu à peu à partir d’un point imprévisible et se développent en trois dimensions, selon l’illusion représentative bien connue. Le tracé est rapide et chaque fois différent ; il faudrait sans doute une très vaste expérience pour commencer à trouver des lois à ces inscriptions variables qui, pourtant, ont été programmées. Une seule couleur est employée d’abord ; le changement se fait imperceptiblement, le logiciel activant un point dans le fouillis des lignes de fuite pour opérer la mutation, à l’endroit ou le tube retors est le plus fin et le plus embrouillé, ou carrément un point extérieur au cadre de l’écran, au moment où, porté au premier plan, l’épaisseur du trait légèrement ombré pour restituer l’arrondi, est la plus large. Ainsi, jusqu’à trois ou quatre couleurs différentes peuvent être employées avant que l’image complexe enfin obtenue ne se dissolve, simultanément rongée par le noir du fond en de multiples endroits, avant que ne surgisse l’amorce en boule d’un nouveau tube qui rapidement se développe, bifurque et repart encore, se superposant à ses dérives antérieures sans jamais les croiser, chaque chevauchement recouvrant le précédent dans l’espace virtuel de la fausse profondeur, constituant parfois des amas presque organiques tant abondent les circonvolutions. Ni la beauté ni l’audace ne sont absentes de certaines compositions affichant au premier plan des barreaux formidables ou, à l’arrière-plan, des armatures de maisons japonaises dont le quadrillage serré est ceint d’ensembles plus vastes qui l’organisent en plausibles parois coulissantes. On se perd en conjectures.
On distribue aux enfants des carrés de toile métallique, de vieilles brosses à dents et des gobelets pleins de gouache liquide. L’exercice consiste à frotter la brosse chargée de peinture sur la grille, au-dessus d’une feuille de papier : des myriades de gouttes couvrent alors d’une pluie colorée le support posé à plat. Par endroits, l’ajout d’épaisseurs supplémentaires de papier, ton sur ton, reste imperceptible sous l'averse tant que l'on n'a pas ôté ces caches discrets qui ont laissé vierge ce qu’ils masquaient. Les silhouettes négatives sont facilement identifiables : chien en plein élan, chat au repos, étoile de mer, croissant de lune, couronne, sapin stylisé, papillon aux ailes déployées, oiseau posé chantant… Parfois une surcharge de peinture, un geste maladroit, un défaut du treillis entraînent une irrégularité : amas exagéré de points ou raréfaction du saupoudrage, pâté au bord denté, traînée compacte, coulure. Les enfants sont assis sur de petites chaises autour de grandes tables circulaires et s’appliquent :

« On a fait de la bruine »,

diront-ils. Les points couvrent maintenant toute la surface… certains commencent à creuser l’espace, rapetissant encore, s’éloignant vers l’infini tandis que d’autres avancent en tournant. La salle de classe donne sur le coin le plus sombre de la cour, près des caves ; elle s’ouvre sur un parterre vide dont la terre brune mêlée d’une poussière de houille déposée par le vent est complètement stérile. Dérivation

"Il manque un morceau vert au-dessus du rêveur..." épisode 19 a

II


Pour les besoins de la cause, on a donc prélevé sur la paroi verticale un ensemble ordonné de carrés ; chacun d’eux est bordé de blanc, bordure délimitée de traits bleus, couleur qui a servi, dans ses différentes valeurs, à établir l’effet de leurre qui transforme artificiellement ces carrés en sections de piliers horizontaux qui se répartiraient, selon un savant effet de perspective, à la droite et à la gauche du regard d’un observateur placé au centre du pan de mur et face à lui ; mais les douze prélevés ici sont tous orientés vers la gauche : c’est donc le côté vertical gauche de chacun des carrés qui est prolongé en diagonale par une bande bleu clair sur laquelle un trait plus foncé simule un relief ; le côté horizontal inférieur est, lui, prolongé, selon le même effet de perspective, par une bande bleu foncé figurant la partie dans l’ombre et délimitant les parties éclairées, ainsi valorisées ; les carrés étant assez serrés, une simple amorce du motif suffit à donner l’illusion d’une profondeur indéfinie. Chaque section de carré, au premier plan, est grossièrement peinte en faux marbre, selon des dominantes bleues, jaunes, rouges et marron ; le procédé est simple : des cercles imparfaits, des ellipses irrégulières penchées d’un côté ou de l’autre, sont tracés bord à bord en utilisant la valeur la plus soutenue de la couleur choisie, le fond étant badigeonné de la teinte la plus claire correspondante ; toujours en camaïeu, des irrégularités voulues stylisent les veines du minéral. A intervalles réguliers, des médaillons circulaires narrant tel ou tel épisode de la vie du saint auquel est dédiée la chapelle adjacente ou présentant simplement son portrait, interrompent la monotonie du trompe l’œil ; on n’en voit ici que le bord inférieur, isolé de l’ensemble par le même procédé de bordure blanche soulignée de traits bleus, à laquelle s’ajoute un faux cadre traité en couronne de feuillages noués. Si l’on considère les douze carrés alignés selon trois horizontales de quatre et quatre verticales de trois, il est facile de repérer, à l’intersection de la série horizontale centrale et de la troisième série verticale en partant de la gauche, une exception : le carré est ouvert et dans ce nid à l’entrée tapissée de marbre bleu est posée une tourterelle qui paraît couver ; sur ce qui semble maintenant le toit de la poutre creuse, un deuxième oiseau est peint dans la même position. Dérivation. On peut lire au dos de la carte postale :

« ALBI – (Tarn), BASILIQUE SAINTE-CECILE, Peintures des murs des tribunes, 1509-1512. ».

La carte postale, agrandissement partiel et portatif de la muraille, sert de guide : elle permet de repérer du bas des tribunes, sur la véritable paroi peinte, le leurre des pigeons dans le vaste leurre des poutres horizontales, en particulier grâce au fragment déjà décrit du médaillon circulaire. Cela amuse beaucoup la jeune vendeuse de cartes : elle n’avait pas fait le rapprochement, n’ayant jamais eu la curiosité de vérifier l’emplacement des volatiles, mais elle s’en servira, c’est sûr, dans l’intérêt des touristes ; de son éventaire, devant le jubé, un regard attentif peut rapidement faire le va-et-vient entre la photographie en couleurs au premier plan et la peinture murale dans la pénombre du fond, avant de sortir de la cathédrale et de retrouver la ville atteinte quelques heures auparavant après avoir descendu, sur une vingtaine de kilomètres, la basse vallée du Tarn, non sans un bref arrêt au Saut du Sabo, où, au bas d’une chute maîtrisée, la rivière bouillonne entre des pans de roches abrupts.
Sous le couvert des pins, avant de déboucher dans la zone des dunes, les baigneurs qui vont à la plage à vélo dévalent d’un trait la fin de la piste cyclable, croisant ceux qui, lassés des vagues et du soleil, peinent à gravir la petite montée qui les conduit par la forêt jusqu’à la route goudronnée. Celui qui vient à pied en suivant le sentier sablonneux perpendiculaire à la piste, découvre, au sommet de la dune, une aire parfaitement plane délimitée par une barrière basse de poteaux de bois ronds fichés tous les deux mètres dans leurs semblables verticaux dépassant du sol de cinquante centimètres environ ; tous sont teintés de vert. Le centre de l’aire est occupé par un carré de bonnes proportions fait d’un plancher grossier en trois parties, solidement fixé dans le sable. Un cercle est tracé à la peinture rouge dans ce carré et, dans ce cercle, deux bandes blanches sont jointes en leur milieu par une ligne transversale, blanche elle aussi. Avec un peu de recul, il est facile de deviner la fonction de ce

« H »

géant cerclé de rouge, d’autant plus que l’entrée d’une piste assez large conduisant directement à l’océan est indiquée par une pancarte rouge et blanche portant l’inscription :

« accès des secours ».

Les hélicoptères rasant la dune ne peuvent manquer cette aire d’atterrissage dont ils vont momentanément occuper le centre alors que le sable vole, recouvrant à demi les touffes de chardons bleus, et que déjà s’active une équipe de sauveteurs. Plus loin, perchées sur des branches mortes, résidu d’un léger déboisement de la forêt voisine déversé là pour fixer le terrain, des corneilles immobiles semblent garder un ossuaire. De l’autre côté, vers les plages du sud, les nombreuses silhouettes des baigneurs nus tremblent dans la brume de chaleur et les embruns des rouleaux qui se brisent.

"Il manque un morceau vert au-dessus du rêveur..." épisode 18 c

Ce sont deux portiques juxtaposés, de deux mètres de haut sur trois mètres de long, faits de barres métalliques de section carrée ; tous les cinquante centimètres, sont disposés des manchons d’un rouge fluorescent de vingt centimètres de large. Ils règlent l’entrée et la sortie d’un parking proche des plages et désert à cette heure. Les deux écrans vides qu’ils tracent morcellent artificiellement un paysage de dunes, contreforts des grandes masses mobiles de l’océan voisin. La violence de ce rouge hachurant la continuité du gris mat des barres métalliques, dont il semble même se détacher, accentue le décalage entre les faux tableaux ainsi encadrés et la continuité réelle des sables, réfractaire à toute partition. Un peu de recul montre que le dispositif se dédouble : un deuxième parking, jumeau, aussi désert que le premier, répète, quelques mètres plus loin, les mêmes éléments.

« Sur rien… »

bien sûr, mais le

« rien »

change et sa perception : ainsi ce qui paraissait

« rien »

jadis ou naguère, est jugé

« beaucoup »

aujourd’hui. Le seuil d’imperceptibilité s’abaisse et la

« ligne blanche »

doit être tirée vers le bas, ce qui, sans cesse, perturbe la déflation, dérègle l’étalonnage et contraint à retrouver des marques, à redéfinir le niveau du

« peu »

admissible à un moment donné ou même, carrément, à atteindre le point de bascule vers l’anéantissement.

"Il manque un morceau vert au-dessus du rêveur..." épisode 18 b

L’espace viabilisé redevient peu à peu ce qu’il était : un terrain vague. L’herbe repousse dans les allées délimitées par des bordures de ciment et au pied des lampadaires hors d’usage censés anticiper la quiétude nocturne du lotissement et faire oublier un voisinage si turbulent qu’il a, finalement, fait échouer le projet immobilier. La plupart des arbres (cèdres – l’un d’entre eux vient d’être foudroyé - et magnolias) de ce très ancien parc ont été conservés dans un but publicitaire si l’on en croit le terme

«domaine »

entrant dans la caractérisation du lieu ; ils entourent une grande maison dont les issues ont été murées assez tôt pour écarter les squatters mais trop tard pour empêcher une incursion catastrophique dont témoigne la charpente calcinée mise à nu par l’éclatement et la chute de la plupart des tuiles de la partie centrale du toit sous l’effet de la chaleur dégagée par l’incendie. Au fond du parc, on aperçoit les rangées d’immeubles qui ont dû effrayer les éventuels acheteurs d’une parcelle du lotissement prévu ; d’autant plus que deux des côtés du vaste rectangle que forme le terrain sont constitués par une avenue bruyante raccordée au giratoire par un pont en pente douce donnant sur le domaine une vue progressivement plongeante, et la rocade elle-même dont les quatre voies sont très souvent embouteillées.
Dans quel néant résonne ce nom :

« LAHORE … »

nom qui est déjà son propre écho, qui creuse déjà, par sa seule profération, son propre vide ? La nuit baigne les arbres du parc toujours désert et de terribles cris, des détonations parfois, témoignent sporadiquement d’une présence folle, effrayant au-delà des grilles monumentales un peuple fantomatique Virtuels. L’obscur rayonnement de ce nom s’étend sur des milliers de kilomètres, selon de vastes arcs célestes, de géantes voûtes immatérielles dont les points de contact terrestres semblent n’obéir qu’au hasard. Ainsi, non loin de l’entrée de cette petite vallée des Pyrénées, sans aucun lien avec les prestigieuses demeures délabrées d’un Orient incertain, sur un replat de dimensions modestes, parmi les noisetiers et les frênes, rendue accessible par un chemin de terre contourné, se tient l’ancienne bergerie que ses propriétaires ont aménagée afin de louer à la semaine des chambres d’hôtes ; le nom de ce lieu-dit à l’écart de tout mais dont l’assise en terrasse ouvre les regards jusqu’au Mont Aigu qui surplombe le fond de l’une des deux hautes vallées de l’Adour (vallée de Baudéan), avant que ce torrent ne rejoigne celui qui, nommé lui aussi Adour, descend la vallée de Campan, est

« LAHORE. »

La dernière ligne droite avant la station balnéaire est traversée de

«passes »,

lignes transversales qui croisent d’est en ouest l’axe nord-sud ; à peine carrossables, elles ouvrent des pistes dans les forêts de pins et de chênes ; un peu plus larges qu’un sentier, elles le sont un peu moins qu’un espace pare-feu, lui véritable saignée parmi les arbres, clairière à perte de vue diffusant les éclats mouvants de l’océan, mais dont le sol impraticable est jonché de débris de branches, de troncs et parsemé d’épineux. La passe la plus proche de la ville s’appelle :

« La Passe du Franc Tireur ».

Quelques kilomètres plus loin, vers le sud, une stèle de granit gravée de lettres d’or évoque les faits d’armes des F.F.I. et des régiments libérateurs de la Pointe de Grave en 1944-45 ; en haut et à droite, une croix de Lorraine, tracée entre les deux obliques d’un

« V »

démesuré, complète l’inscription. Il y a quatre passes, qui vont jusqu’aux plages sauvages et viennent des rives de la Gironde, au-delà de l’épaisseur de la forêt, passeuses d’une mer à l’autre ; la dernière a été nommée :

« Passe de la limite ».



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