« Vois-tu, si un poisson venait me trouver, moi, et me disait qu’il va partir en voyage, je lui demanderais : « Avec quel brochet ? »
N’est-ce pas : « projet », et non : « brochet » que vous voulez dire ? »
CARROLL : « Les aventures d’Alice au Pays des Merveilles » ch.10, p.152.

Les Méprises savantes ou La Méconnaissance d'autrui 9/8

Intermède 17 - 2

Tragédie séparée du théâtre : autres méconnaissances.

 

Au début du deuxième chapitre de son essai intitulé La Mort de la tragédie, Georges Steiner rappelle que le mot  tragedy  « fait son apparition dans la langue anglaise vers la fin du XIVème siècle » : il ne s’agit pas d’une forme dramatique, dit-il, mais d’un « récit qui rapporte la vie d’un ancien et éminent personnage dont la fortune décline pour aboutir à une fin désastreuse » (Chaucer). «C’est la définition médiévale », ajoute-t-il avant de citer Dante pour qui la tragédie et la comédie vont dans deux directions opposées : la comédie élève l’âme « de l’ombre à la lumière des étoiles », la tragédie « est une descente constante de la prospérité à la souffrance et au chaos ».

La tragédie, donc, est définie comme un récit et Steiner note que «Chez Dante et chez Chaucer, rien ne nous permet de conclure  que la notion de tragédie ait un rapport  particulier avec le théâtre. »   Une interprétation fautive de Livy « a conduit les commentateurs médiévaux à supposer que les pièces de Sénèque et de Térence avaient été récitées par un narrateur unique, probablement le poète lui-même […] L’idée de tragique restait donc séparée de l’idée de théâtre […] même au XVIème siècle  les humanistes doutaient encore que les tragédies grecques et romaines eussent été destinées à des représentations théâtrales. »[1]

 










[1] Georges Steiner, La Mort de la tragédie, Paris 1965 pour la traduction française, Editions du Seuil, pp.13-14. Une trentaine de pages plus loin, Steiner analyse ainsi Don Sanche d’Aragon : « Chez Corneille, la tradition non classique est presque toujours présente  au-dessous de la surface […] même dans la maturité de son art, le poète s’essaya à des formes dramatiques plus « ouvertes » et plus « impures » que celles de la doctrine classique officielle. Don Sanche d’Aragon est caractéristique de la tendance naturelle de Corneille ; en partie tragi-comédie, en partie pastorale héroïque, c’est une pièce qui n’a pas sa pareille dans tout le répertoire classique (on ne trouve rien de vraiment semblable avant Kleist et Le Prince de Hombourg). Ibidem, p. 42.


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