Intermède 17 - 2
Tragédie séparée du
théâtre : autres méconnaissances.
Au début du deuxième chapitre de son essai intitulé La Mort de la tragédie, Georges Steiner
rappelle que le mot tragedy
« fait son apparition dans la langue
anglaise vers la fin du XIVème siècle » : il ne s’agit pas d’une
forme dramatique, dit-il, mais d’un « récit
qui rapporte la vie d’un ancien et éminent personnage dont la fortune décline
pour aboutir à une fin désastreuse » (Chaucer). «C’est la définition médiévale », ajoute-t-il avant de citer
Dante pour qui la tragédie et la comédie vont dans deux directions
opposées : la comédie élève l’âme « de
l’ombre à la lumière des étoiles », la tragédie « est une descente constante de la prospérité
à la souffrance et au chaos ».
La tragédie, donc, est définie comme un récit et Steiner note
que «Chez Dante et chez Chaucer, rien ne
nous permet de conclure que la notion de
tragédie ait un rapport particulier avec
le théâtre. » Une
interprétation fautive de Livy « a
conduit les commentateurs médiévaux à supposer que les pièces de Sénèque et de
Térence avaient été récitées par un narrateur unique, probablement le poète
lui-même […] L’idée de tragique
restait donc séparée de l’idée de théâtre […] même au XVIème siècle les
humanistes doutaient encore que les tragédies grecques et romaines eussent été
destinées à des représentations théâtrales. »[1]
[1] Georges
Steiner, La Mort de la tragédie, Paris
1965 pour la traduction française, Editions du Seuil, pp.13-14. Une trentaine
de pages plus loin, Steiner analyse ainsi Don
Sanche d’Aragon : « Chez Corneille, la tradition non classique
est presque toujours présente au-dessous
de la surface […] même dans la maturité de son art, le poète s’essaya à des
formes dramatiques plus « ouvertes » et plus « impures »
que celles de la doctrine classique officielle. Don Sanche d’Aragon est caractéristique de la tendance naturelle
de Corneille ; en partie tragi-comédie, en partie pastorale héroïque, c’est
une pièce qui n’a pas sa pareille dans tout le répertoire classique (on ne
trouve rien de vraiment semblable avant Kleist et Le Prince de Hombourg). Ibidem, p. 42.
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