« Vois-tu, si un poisson venait me trouver, moi, et me disait qu’il va partir en voyage, je lui demanderais : « Avec quel brochet ? »
N’est-ce pas : « projet », et non : « brochet » que vous voulez dire ? »
CARROLL : « Les aventures d’Alice au Pays des Merveilles » ch.10, p.152.

Les Méprises savantes ou La méconnaissance d'autrui - Version complétée

Intermède 17 - 3

 Les Méprises savantes

ou

La Méconnaissance d’autrui

 

 

         Dans l’Epître dédicatoire de sa pièce intitulée Don Sanche d’Aragon, datée de 1649[1], Pierre Corneille attribue l’hésitation qu’il éprouve à en définir le genre, à la nouveauté de son poème: tragédie ou comédie ? Faut-il privilégier la nature des  actions ou le rang des personnages ? Peut-il y avoir  tragédie sans la crainte et sans la pitié et comédie sans le rire ? 

Les palinodies de Corneille se poursuivent jusqu’à ce qui paraît  être le terme de son raisonnement: « …Enfin, je ne vois rien en ce poème qui puisse mériter le nom de tragédie si nous ne voulons nous contenter de la définition qu’en donne Averroès qui l’appelle simplement un art de louer. En ce cas, nous ne lui pourrons dénier ce titre sans nous aveugler volontairement, et ne vouloir pas voir que toutes ses parties ne sont qu’une peinture des puissantes impressions que les rares qualités d’un honnête homme font sur toutes sortes d’esprits, qui est une façon de louer assez ingénieuse et hors du commun des panégyriques… » [2]

 

                                                        *

         Trois siècles plus tard, Jorge-Luis Borgès, passant sous silence la dédicace de Corneille, grave et range dans le recueil « Labyrinthes »[3] un conte intitulé « La quête d’Averroès ». L’exergue est une phrase d’Ernest Renan où il imagine Averroès «… S’imaginant que la tragédie n’était autre chose qu’un art de louer… »[4]  

         Borgès tente de trouver la clé de l’imagination d’Averroès, faculté  qu’il exerce à partir de la traduction d’une traduction, nous dit le conte.  Averroès commente Aristote comme d’autres le Coran : « La veille deux mots douteux l’avaient arrêté au seuil de la Poétique. Ces mots étaient tragoedia et comoedia […] personne dans l’Islam n’entrevoyait ce qu’ils voulaient dire. »[5]

         La suite semble une digression fastidieuse biaisée par rapport à l’énigme de la définition, il n’en est rien : elle constitue la recherche indirecte mais implacable de la révélation finale, sa condition. Au lecteur attentif de savoir où se trouve l’indice parmi tant d’artifices rhétoriques, de questions piégées et de réponses sibyllines, de faits quotidiens et de songeuse érudition… peut-être n’est-elle dans aucun de ces éléments, sans doute dans tous.

         Il n’en reste pas moins que : « Quelque chose lui avait révélé le sens de ces deux mots obscurs. D’une ferme et soigneuse calligraphie, il ajouta ces lignes à son manuscrit : « Aristù (Aristote) appelle tragédie les panégyriques et comédie les satires et les anathèmes. D’admirables tragédies et comédies abondent dans les pages du Coran et dans les moallakas du sanctuaire. »  »[6]

 

                                                        *

Corneille complique l’éventualité de la référence à Averroès puisqu’il place sa pièce « Don Sanche d’Aragon », « hors du commun des panégyriques »… La raison nous en aurait-elle échappé ? La voici : cette œuvre n’est pas tant la peinture des rares qualités d’un honnête homme que celle des puissantes impressions que celles-ci font sur toutes sortes d’esprits… ce qu’il appelle lui-même une façon de louer assez ingénieuse ».

Mais ce déplacement du personnage à ses admirateurs, cette substitution de l’effet à la cause, cet éloge – tragique, donc ? - que Corneille s’adresse à lui-même, cette ingéniosité de dramaturge n’épuisent pas le propos.

Par une sorte de réticence proche de la prétérition, qui prolonge la palinodie seulement interrompue, il ajoute : « Mais j’aurai mauvaise grâce de me prévaloir d’un auteur arabe, que je ne connais que sur la foi d’une traduction latine ; et, puisque sa paraphrase abrège le texte d’Aristote en cet article au lieu de l’étendre, je ferai mieux d’en croire ce dernier, qui ne permet point à cet ouvrage de prendre un nom plus relevé que celui de comédie. »[7] 

Ce nouveau renversement, ce bref coup de théâtre en somme, qui valent bien la révélation confuse d’Averroès, ont un résultat synthétique : « Don Sanche d’Aragon » est une comédie héroïque…

 

                                               *

Question de genre (dégénérer, régénérer…), de traduction (traduction d’une traduction d’une traduction, etc), de commentaire (paraphrase,  métaphrase), de transposition d’un genre dans un autre, d’un texte dans un autre, car tout revient à ça bien sûr, sans cesse: Corneille dit s’être souvenu, pour le premier acte de sa comédie héroïque d’une comédie de Lope de Vega - qui est peut-être de Mira de Mescua (« El Palacio confuso ») - et d’un roman de Juvenel (« Don Pélage, ou l’entrée des Maures en Espagne ») ; plus tard, Hugo dira s’être souvenu de « Don Sanche d’Aragon » (entre autres) pour son « Hernani ».

 Ces répétitions et ces persévérances sont la Poétique :     maîtrise et perte, savoir et ignorance; travail de faussaire et  d’usurpateur mêlé à la force éruptive de l’invention :   approximation familière d’Averroès,  dialectique ironique de Corneille,  érudition  hétérogène de Borgès - souvenir éventuel de celle, antique, de La Bruyère ou de celle, scientifique, de Jules Verne…

… et citations accumulées par un censeur anonyme et jetées là, sur le papier, tard dans la nuit commune, pour mieux masquer, mais en vain, d’irrémédiables lacunes…

 

                                               *

 

Mais ce n’est pas tout : Umberto Eco, dans son livre sur la traduction intitulé en français : « Dire presque la même chose », reprend cette histoire immortelle au point 7.2 du chapitre 7, « Sources, embouchures, deltas, estuaires », chapitre dont le cours croise la lancinante question de la « méprise culturelle ».

Le titre du passage, « La Recherche d’Averroès », renvoie bien sûr au conte de Borgès  mais sous une forme directement traduite de l’italien, semble-t-il, qui ignore la traduction de Roger Caillois   faisant autorité [8] : « La Quête d’Averroès »[9] , dernière des quatre fictions composant les « Labyrinthes », bien avant de rejoindre le recueil  intitulé « L’Aleph ». 

Que nous dit cette nouvelle fable ? Averroès qui, pour la première fois, traduit La Poétique et La Rhétorique d’Aristote : « …ignorait tout du grec, connaissait à peine le syriaque, et lisait Aristote dans une traduction arabe du Xème siècle, laquelle provenait  à son tour d’une version syriaque de quelque original grec… » et, plus avant dans le texte d’Umberto Eco, nous pouvons lire : « Tout ce qu’Aristote réfère à la tragédie est référé, dans le commentaire d’Averroès, à la poésie, et à cette forme poétique qu’est la vituperatio ou la laudatio. Cette poésie épidictique se sert de représentations, mais il s’agit de représentations verbales. » Quand il arrive au sixième terme concernant les fonctions de la tragédie, Averroès traduit melopoiia par « mélodie » : « Mais, évidemment, Averroès pense à une mélodie poétique, pas à la présence de musiciens sur scène », ajoute le commentateur italien, car Averroès « … ne peut penser qu’il existe des représentations spectaculaires d’actions… ».

 

                                               *

 

Revenons un peu en arrière : dans un passage ignoré jusque là et situé entre les deux blocs de citations présentées ici, Umberto Eco fait référence à deux péripéties, en apparence anodines : pendant la réflexion inaboutie d’Averroès, des enfants jouent sous ses fenêtres et font, sans le savoir, du théâtre : l’un est le muezzin, l’autre le minaret, un autre les fidèles : « Plus tard, quelqu’un raconte au philosophe une étrange cérémonie vue en Chine, et, par la description, le lecteur (mais pas les personnages de la nouvelle) comprend qu’il s’agissait d’une représentation théâtrale ».

Imaginant Averroès, Borgès écrit : « Il fut tiré de cette distraction studieuse par une espèce de mélodie. Il regarda à travers les grilles du balcon : des enfants demi-nus s’amusaient en bas, dans l’étroite cour de terre. L’un, debout sur les épaules de l’autre, jouait évidemment le rôle d’un muezzin. Les yeux bien fermés, il psalmodiait : Il n’y a pas d’autre dieu que Dieu. Celui qui le portait, immobile, représentait le minaret ; un autre, prosterné dans la poussière et agenouillé, l’assemblée des fidèles… ». Le rôle du muezzin étant  le seul convoité,  une rivalité d’acteurs interrompt la représentation  dont les dialogues utilisaient  un « … espagnol naissant de la plèbe musulmane de la péninsule ». 

 Averroès, qui se sent « vieilli, inutile, irréel », regarde ailleurs pendant la discussion sur le théâtre chinois suscitée par Aboulkassim le voyageur (« … séance dont il se souvenait à peine et qui l’avait fort ennuyé »), à partir d’une singularisation vague du lieu de la représentation: « une maison de bois peint, où vivaient beaucoup de gens… »[10].

« Représenter une histoire » ? Figurer une histoire au lieu de la raconter ?

Tous approuvent la conclusion de Farach :

« Un seul narrateur peut raconter n’importe quoi, quelle qu’en soit la complexité ».

 

*

 

Au début du deuxième chapitre de son essai intitulé La Mort de la tragédie, Georges Steiner rappelle que le mot  tragedy  « fait son apparition dans la langue anglaise vers la fin du XIVème siècle » : il ne s’agit pas d’une forme dramatique, dit-il, mais d’un « récit qui rapporte la vie d’un ancien et éminent personnage dont la fortune décline pour aboutir à une fin désastreuse » (Chaucer). «C’est la définition médiévale », ajoute-t-il avant de citer Dante pour qui la tragédie et la comédie vont dans deux directions opposées : la comédie élève l’âme « de l’ombre à la lumière des étoiles », la tragédie « est une descente constante de la prospérité à la souffrance et au chaos ».

La tragédie, donc, est définie comme un récit et Steiner note que «Chez Dante et chez Chaucer, rien ne nous permet de conclure  que la notion de tragédie ait un rapport  particulier avec le théâtre. »   Une interprétation fautive de Livy « a conduit les commentateurs médiévaux à supposer que les pièces de Sénèque et de Térence avaient été récitées par un narrateur unique, probablement le poète lui-même […] L’idée de tragique restait donc séparée de l’idée de théâtre […] même au XVIème siècle  les humanistes doutaient encore que les tragédies grecques et romaines eussent été destinées à des représentations théâtrales. »[11]

 

                                                        *

 Leonardo Sciascia fait de l’invention du théâtre par quelqu’un qui semble l’ignorer l’une des étrangetés de l’œuvre de Pirandello. Dans l’un des chapitres de Pirandello et la Sicile, intitulé Girgenti, Sicilia, il cite lui aussi le conte de Borgès :

 

« Dans l’un de ses récits fantastiques, Jorge Luis Borg.ès imagine le travail, l’effort de l’arabe Averroès quand, entreprenant la traduction de la Poétique d’Aristote, il rencontre les mots « tragédie » et « comédie » : « deux mots douteux l’avaient arrêté au seuil de la Poétique… personne dans l’Islam n’entrevoyait ce qu’ils voulaient dire ». Ne sachant pas ce qu’était le théâtre, Averroès ne réussissait pas à pénétrer la signification de ces deux mots : et la vie s’écoulait sous ses yeux, mêlant indistinctement ses éléments tragiques et comiques, tragédie et comédie ensemble, le grand théâtre du monde, varié et changeant. Et c’est précisément ce qu’il y a  chez Pirandello: une sorte d’invention du théâtre, comme faite par quelqu’un qui ne connaît pas la convention technique et expressive du théâtre proprement dit et qui invente, c’est-à-dire, au sens le plus propre du mot, trouve le théâtre dans la vie, dans cet impétueux flux indistinct de « tragédie » et de « comédie ». »[12]

 




[1] Pierre Corneille, Epître dédicatoire à Monsieur de Zuylichem, Théâtre complet, Tome second, Classiques Garnier, p. 607.
[2] Ibidem p.609-610.
[3] Jorge-Luis Borgès,  Labyrinthes, Gallimard NRF, Paris 1953, pour l’édition originale.
[4] Ibidem p.99, Ernest Renan,  Averroès 48 (1851).
[5] Ibidem, p.104.
[6] Ibidem p. 123.
[7] Epître dédicatoire,  p.610.
[8] - Dans son parcours, Umberto Eco croise une autre aberration concernant le mot traduire lui-même : « Le passage de « transporter d’un lieu à l’autre » à « traduire d’une langue à l’autre » est dû, semble-t-il, à une erreur de Leonardo Bruni qui a mal interprété Aulu-Gelle (Noctes I, 18) : Vocabulum graecum vetus traductum in linguam romanam, qui voulait dire que le mot grec avait été transporté ou transplanté dans la langue latine… »
« Dire presque la même chose », p.298.
 
[10]   Le procédé de singularisation (ostranenie en russe), théorisé par les formalistes russes consiste à décrire un objet -ici un lieu : le théâtre - comme si on le voyait pour la première fois, en le libérant des automatismes perceptifs.
 Myriem Bouzaher, qui a traduit en français les textes d’Umberto Eco regroupés sous le titre « Dire presque la même chose », feint de  méconnaître le mot  singularisation et lui préfère défamiliarisation (cf. page 466, entre autres).
 
[11] Georges Steiner, La Mort de la tragédie, Paris 1965 pour la traduction française, Editions du Seuil, pp.13-14. Une trentaine de pages plus loin, Steiner analyse ainsi Don Sanche d’Aragon : « Chez Corneille, la tradition non classique est presque toujours présente  au-dessous de la surface […] même dans la maturité de son art, le poète s’essaya à des formes dramatiques plus « ouvertes » et plus « impures » que celles de la doctrine classique officielle. Don Sanche d’Aragon est caractéristique de la tendance naturelle de Corneille ; en partie tragi-comédie, en partie pastorale héroïque, c’est une pièce qui n’a pas sa pareille dans tout le répertoire classique (on ne trouve rien de vraiment semblable avant Kleist et Le Prince de Hombourg). Ibidem, p. 42.
[12] Leonardo Sciascia, Pirandello e la Sicilia, Girgenti, Sicilia, Adelphi, Milano, 1996, p. 23-24.
 

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