4 - L’épopée, le mythe:
a) L’épopée : si le
titre n’avait pas été déjà pris, ce film
aurait pu être
intitulé : « L’Odyssée de l’espace ». James gray se réfère
souvent à 2001, l’Odyssée de
l’espace, le roman ou le fim[1].
Dans l’Odyssée d’Homère, le nom de Télémaque, fils
d’Ulysse, signifie « celui
qui se bat au loin »[2].
Comme Télémaque, Roy part à la recherche de son père qui « se bat au
loin » lui aussi ; James gray précise : « Dans le film
précédent (The lost city of Z) le père emportait le fils dans sa quête,
là c’est le fils qui cherche le père »[3].
Athéna redonne espoir à Télémaque en lui
laissant entendre qu'Ulysse est toujours en vie et en lui suggérant de préparer
un navire pour partir à sa recherche ce à quoi s’opposent les prétendants ;
l’obstacle au départ subi par Télémaque aurait pour équivalent le
dessaisissement de Roy qui doit rejoint illégalement la mission vers la station
Lima. Helen, la
directrice de la station martienne, joue ici, partiellement, le rôle d’Athéna.
Au Chant II de l’Odyssée,
l’infatigable Homère fait dire à Athéna qui, sous les traits de Mentor[4], parle à Télémaque : « Peu
d’enfants sont pareils à leur père : la plupart sont pires ; il en
est peu qui aient plus de mérite. Mais, puisque tu ne lui seras inférieur ni en
courage ni en esprit, que la prudence d’Ulysse ne te fait nullement défaut, il
y a lieu d’espérer que tu mèneras à bonne fin ces projets »[5]
Dans ses interview, James
Gray fait aussi de fréquentes références à l’Enéide, de Virgile
(autre Odyssée) : « Dans les années 70, Coppola faisait Le
Parrain et Le Parrain II, soit L’Iliade et L’Odyssée de
la civilisation américaine, puis Apocalypse Now qui serait notre
Enéide… Certains films de science-fiction, ajoute-t-il, pourront être
regardés « dans 2000 ans, comme l’équivalent de l’Enéide »[6]
. I
b) le mythe : Quels éléments de vos films peuvent avoir une relation directe avec la notion de mythe ? demande-t-on à James gray qui répond : « Certainement le rapport père-fils à la fin de The Lost City of Z » (Cahiers du cinéma). Cela pourrait s’appliquer aussi à Ad Astra…
Références diffuses à :
Œdipe : Roy tue son père, mais à sa demande :
« Décroche-moi, mon fils »; le « cordon ombilical » est
enfin détaché, acte libérateur, vers une éventuelle renaissance.
Orphée : le fils veut ramener le père hors de l’enfer
et, se retournant sur lui, le perd
définitivement.
Dédale et Icare, mythe auquel
James Gray fait parfois référence, mais inversion : c’est le père et non
le fils qui se « brûle les ailes »…
Renvoi à l’Ancien Testament : la femme de
Roy s’appelle Eve, comme celle d’Adam, sans père terrestre.
Indirectement, James gray
fait référence à un mythe littéraire : Moby Dick, de Hermann
Melville : « Ce père qui pourchasse une chimère de la vie
extra-terrestre comme une baleine blanche et veut emporter son fils dans sa
quête » dit James gray et il ajoute qu’il trouve le personnage du père « presque aussi vulnérable qu’un
enfant » et qu’il éprouve envers lui « empathie et tendresse ».
Il s’agit de références
indirectes prises dans une synthèse renvoyant à la conception, à la figuration,
au genre, selon un parcours initiatique d’un astre à un autre, avec beaucoup
d’ambivalence : le père renvoyé au thème du traître et du héros, des fureurs
communes et des apaisements. Attraction
et répulsion aussi : « je ne
veux pas être mon père » dit Roy ou encore : « Je ne sais pas si
j’espère le retrouver ou enfin me libérer de lui ».
Dernier paradoxe : le contact, c’est la séparation. Devenir son père pour mieux le retrouver et pour enfin s’en débarrasser et devenir lui-même. (« Sois toi-même, les autres sont déjà pris», comme le dit David Zaoui)
Conclusion avec
une citation de James gray sur le lien entre l’espace, la guerre, la
politique :
« Mon film prophétisait un peu cela [les progrès de la navigation spatiale], d’une manière dont je ne suis pas fier. SpaceCom va devenir une réalité. Quand Donald Trump l’a annoncé, je ne pouvais pas y croire. « Space Command », quelque chose que j’avais écrit il y a dix ans ! […] la planète brûle, elle est en train d’être détruite. Et il me semble que nous avons été un peu complaisants dernièrement avec la menace d’un holocauste nucléaire, qui me paraît sous-estimée. Entre ça et le réchauffement climatique, nous faisons face à deux menaces existentielles directes. Auxquelles s’ajoutent, évidemment, l’horreur d’un capitalisme financier dérégulé. Qui est, je pense, en l’absence d’alternative, l’une des raisons pour lesquelles les gens sont attirés ailleurs. »[7]
Conclusion de la séance :
- Référence à Nathalie Cabrol (Voyage aux limites de la vie)
pour qui dire « que les extra-terrestres n’existent pas ». est une
« absurdité statistique ».
- Référence à Jacques Prévert : « Notre père
qui êtes aux cieux, restez-y, et nous nous resterons sur la Terre… »
- Petite énigme à propos de Roy et des trous sombres : quel est le point aveugle de cet aveugle qui s’aveugle lui-même ? L’innocence…
[1]
: « Et j’ai lu cette phrase
d’Arthur C. Clarke qui dit que les deux hypothèses, que nous soyons seuls dans
l’univers ou pas, étaient aussi terrifiantes l’une que l’autre »[1].
[2] Télémaque (en grec ancien Τηλέμαχος / Têlémakhos, « qui se bat au
loin », en référence à son père).
[3]
Libération , déjà cité.
Mais dans Ad Astra le fils parlant du
père : « Il m’avait promis qu’il viendrait me chercher et que je
partagerai sa quête ».James gray : « ma relation avec mon
propre père et son évolution, je ne voulais pas me cacher de ça ».
[4] Ami
d’Ulysse et précepteur de Télémaque.
[5] L’Odyssée, chant II : 261-305. P.36.
[6] Libération,
ibidem.
[7]
Interview Libération.
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